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JEAN DELVILLE
LES CHANTS DANS
LA CLARTE
I. Poèmes Messianiques. - II. La Voix qui illumine.
-
III. Le Don du Bonheur.
IV. Poèmes Philosophiques.
–
V. Lumière
d'Orient.
-
VI.
Le
Drame de l'Art.
VII. L'Or et le Sang.
-
VIII. Mélanges.
I
BRUXELLES
A L'ENSEIGNE DE L'OISEAU BLEU
I
9
2
7
A. J. KRISHNAMURTI
Felix qui potuit cognoscere causas.
VIRGILE.
TABLE DES METIÈRES
I
Toi qui liras ces vers pleins d'un élan mystique,
et conçus en un temps où l'Idéal se meurt,
ô mon frère inconnu qui deviens mon lecteur,
comprendras-tu leur sens étrange et prophétique ?
Les poètes du jour, de l'Esprit pur ont peur.
Pour eux, la Beauté n'est qu'un rêve d'hystérique.
Ils sont les décadents à l'âme frénétique,
les chantres convulsifs de la rude laideur.
Ces vers ne sont point ceux de quelqu'un qui s'amuse
à jeter au hasard les dés roulants des mots,
ce vide passe-temps dont se grisent les sots.
C'est la chose éternelle où se complaît ma Muse,
et si tu ris du don lumineux de ma foi,
referme alors ce livre ; il n'est point fait pour toi !
II
Vous direz que ce livre est plein de vieilles choses,
et qu'il n'a rien en lui qui plaise à vos cinq sens,
puisqu'il n'a point de mots bizarres et puissants,
comme on en trouve dans vos plus morbides proses.
Vous direz que ces vers sont toujours agaçants ;
qu'un poète, aujourd'hui, doit prendre d'autres poses
celles aux gestes fous, barbares, fracassants,
plutôt que d'un rêveur d'étoiles ou de roses.
S'il est vrai que j'écris des vers simples et purs,
c'est que mon cœur prévoit les mystères futurs,
et que mon âme aspire à l'Unité première.
Vous qui vous enivrez des orgueils du moment,
vous saurez bien fouler à vos pieds, bêtement,
ce livre, comme un lis tourné vers la Lumière !
III
Pour vous, toute croyance est de la maladie,
et le plus grand mystique est le dernier des fous.
Lorsque vous voyez l'homme ou la femme à genoux,
vous ne comprenez rien à leur âme grandie.
Sous votre front durci la pensée raidie,
impuissante à saisir le dieu latent en nous,
ne voit que le néant à travers les grands trous
que fait sur l'infini votre Encyclopédie !
Que savez-vous, d'ailleurs, vous, fils de la raison,
qui n'avez jamais eu qu'un très sombre horizon,
et qui limitez tout à l'obscure matière?
Vous n'avez jamais su que rire ou renier
ceux qu'une sainte foi tourne vers la lumière,
et réclament le droit de croire et de prier !
Lorsque l'humanité dans la grande erreur tombe,
et que la nuit se fait dans le fond des cerveaux,
lorsque l'âme se meurt et que l'esprit succombe,
l'Ombre du Mal s'étend sur les siècles nouveaux.
Et quand le souffle noir du néant sur la Tombe
éteint la clarté sainte et pure des flambeaux,
la terre se transforme un jour en hécatombe,
et les peuples entre eux deviennent des bourreaux.
Mais à l'heure où la haine implacable fait rage,
l'Initié triomphant apparaît d'âge en âge,
et son Étoile luit sur le monde étonné.
Les dieux savent ce que veut dire le grand Signe,
mais l'orgueilleux humain s'en plaint et s'en indigne,
ignorant quel Sauveur aux hommes e t donné !
Un Sage, qui sait voir dans l'Avenir, a dit
que, bientôt, on verra, sur la terre ébranlée,
les peuples se débattre en un cercle maudit
d'universelle mort et de rouge mêlée.
Par le sang et le feu, tel qu'il l'aura prédit,
un jour, l'humanité doit être nivelée.
Les sommets crouleront au fond de la vallée.
L'homme divin sera l'esclave du bandit.
Car les âmes du mal, les forces malfaisantes,
dans le monde, parfois, deviennent si présentes
qu'on les sent se mouvoir et se glisser partout.
Mais c'est lorsque l'on voit le noir fléau s'abattre,
aux suprêmes moments d'horreur et de dégoût,
que vient Celui qui peut, sûrement, le combattre e
Chaque jour, au réveil, devant le saint Visage,
où je vois le reflet de l'Amour éternel,
en silence, j'élève un doux et pur appel`
vers le Cœur merveilleux de l'Homme le plus Sage.
Je ne possède rien que sa divine Image,
mais c'est dans ce regard profond et fraternel
que je vois se mouvoir, dans l'ordre universel,
le monde, que son Cœur illumine et soulage.
Là-bas, sous l'azur chaud du ciel oriental,
sur les calmes sommets des montagnes sublimes,
il attend on ne sait quel suprême Signal.
Son immense piété descend vers nos abîmes,
et voici que, déjà, selon que c'est écrit,
se prépare à venir le nouveau Jésus-Christ.
Mais, où donc sommes-nous ? Les temps sont-ils venus
Quels temps doivent venir, et quels dieux inconnus
vont nous parler d'honneur, d'amour ou d'espérance ?
Vers quel gouffre béant, vers quel ciel bleu s'élance
le vieil esprit humain de son vol triste et lent ?
Est-ce la paix féconde, ou le choc violent ?
Est-ce d'un calme ciel ou d'un tragique orage
.que va naître demain l'enfant du nouvel Age ?
Qu'est-ce donc cette angoisse empreinte sur les fronts ?
Quelle est cette lueur derrière ces grands monts ?
Est-ce le Crépuscule, ou bien, est-ce l'Aurore ?
Qu'y a-t-il de nouveau pour les hommes encore,
qui vient vers eux du fond du lointain horizon ?
Est-ce de la Folie? Est-ce de la Raison ?
C'est ainsi qu'aujourd'hui le monde dans l'attente
interroge son âme indécise et flottante.
Mais quelques-uns, déjà, dans le bruit des émois,
ont entendu le son d'une sublime Voix.
Et tandis qu'elle parle, on voit s'ouvrir le voile,
et resplendir, au loin, une nouvelle Étoile !
Et pendant que l'Étoile avance et resplendit,
la Nature elle même écoute ce qu'on dit
« Je suis celui qui vient du sein de la Lumière
apporter de l'Amour aux peuples de la Terre.
Chaque fois qu'on a mis, avec de la laideur,
de l'ombre et de la haine au dedans de leur cœur,
je descends des sommets éternels et, sans peine,
je foule de mes pieds les fanges de la plaine
d'où vient, de l'Orient à l'Occident cruel,
et vers moi, nuit et jour, un triste et long appel.
« Je suis celui qui vient de la clarté profonde
pour sécher doucement le visage du monde
sur lequel ont coulé tant de larmes de sang,
depuis que l'or impur s'érige en dieu puissant,
et que voilà, déjà, plus de deux mille années
les plus saintes splendeurs, par lui, sont profanées.
Mais pour vous tous, enfin, l'heure promise est là.
Mon message nouveau souffle de l'Au-delà
sur le pieux chaos de vos prières vaines,
sur le morne savoir, sur les forces humaines,
et je viens pour changer, par mon Avènement,
tout ce qui vous trompe et tout ce qui vous ment.
J'étais Krishna, l'Enfant divin que l'Inde prie ;
j'étais le doux Jésus, l'un des fils de Marie,
dont le monde palpite à son seul nom sacré,
et sur la mort de qui les Anges ont pleuré
lorsqu'il subit l'outrage et le rire des prêtres,
ce que feront encor les vieux pontifes traîtres
quand sur leurs petits yeux je ferai de nouveau
darder le regard clair de mon divin flambeau.
Je suis celui qui dit ce qu'il ne faut point taire
lorsque, de siècle en siècle, on trahit le Mystère.
J'enseigne le secret du Royaume des cieux ;
je fais les hommes purs ressembler à des dieux,
et qui seront un jour semblables à Moi-même,
à la divinité de mon Ame suprême.
J'étais jadis l'éclair qui passe dans la nuit,
la voix qui parle seule au milieu du vain bruit
j'étais avec tous ceux dont l'âme droite et pure
annonçait fermement la vérité future ;
avec les pauvres gens, avec les réprouvés,
qu'on repousse du pied comme les chiens crevés.
Je suis partout, d'ailleurs, où l'on souffre, où l'on
lutte
contre l'iniquité du riche et de la brute,
contre l'aveugle foi de tous ces faux croyants,
sans cesse pleins de fiel, sans cesse guerroyants,
et qui lancent le flot de la foule ameutée
contre le théosophe ou le sincère athée.
Ce que j'ai dit, jadis, au juif et au Romain,
je veux encor le dire aux Églises demain,
afin qu'à leur encens, à leur chant liturgique
se mêlent un peu plus de bonté, de logique,
et qu'ils sachent que ce qu'ils nomment Jésus-Christ,
c'est bien Moi-même, en Corps, en Ame et en Esprit,
dans ma mystérieuse et Deuxième Venue,
sur le sol d'ici-bas, mais non point sur la Nue,
et non pas pour maudire, ou de foudre m'armer,
car je ne sais qu'unir et je ne sais qu'aimer !
Je mettrai dans vos yeux la vision plus belle
du monde, quand il vit la vie fraternelle,
lorsque chacun sera le frère de chacun,
sans voir si son visage est blanc, ou noir, ou brun,
né sous le ciel d'Europe, ou celui de l'Asie.
Diviser les humains, c'est cela l'Hérésie !
Et c'est pourquoi je veux faire qu'on puisse voir
comment on doit changer la face du Pouvoir
qui, dans la main de fer de vos noirs diplomates,
n'est qu'un montre sans cœur ayant du sang aux pattes
Il est temps que les rois en fassent les aveux,
que, jamais, ils ne font vraiment ce que je veux
lorsque, dans leurs palais aux trop vastes portiques,
ils laissent pénétrer des hommes politiques,
dont le cœur est plus noir que l'ombre de la nuit,
et où jamais l'éclair de la bonté ne luit.
C'est assez maintenant - je le dis avec joie ! -
assez de ces serpents, de ces oiseaux de proie
collés aux flancs saignants des pauvres nations ;
assez de ces voleurs aux rouges passions
par qui les peuples
sont d'innocentes victimes,
et qui jettent toujours l'Idéal aux abîmes ;
assez de faiseurs d'ombre aux gestes d'éteignoir
qui, partout où ils sont, ne laissent que du noir,
avec, parfois, l'éclat sinistre de leur glaive !
D'autres hommes vont naître ayant un plus beau Rêve.
Leurs visages nouveaux, purs comme un nouveau jour,
refléteront un peu de mon immense Amour,
car je suis dans tous ceux dont l'âme est reposée,
tel un soleil levant parmi de la rosée.
Mon Ame, elle est unie à l'Ame des grands Cieux,
quand la nocturne paix des mystiques soirs bleus
répand sur les chemins des lueurs éternelles,
mon Ame, elle est aussi dans le doux frisson d'ailes
des oiseaux réveillés dans l'air clair des matins,
et dont le chant, pareil à des cris enfantins,
est un hymne d'espoir, de bonheur et de vie !
Je suis l'Aube vivante où mon Cœur irradie
dans la plus humble fleur et dans l'immensité ;
en moi, c'est le Printemps, et c'est toujours l'Été.
Si je reviens encor par le long de vos routes,
trop pleines de la boue impure des vieux doutes,
c'est pour en faire un jour un jardin embaumé,
où se promèneront tous ceux qui m'ont aimé,
c'est pour dire à l'épine, aussi bien qu'à la rose,
la puissance d'aimer tout être et toute chose !
Comme l'étrange effet d'un céleste mirage
au-dessus des flots bleus d'un océan lointain,
voici que, dans le fond de l'horizon humain,
est apparu l'auguste et mystique Message
Il n'est écrit, d'ailleurs, d'aucune vague main
sur le livre aérien d'un fulgurant nuage.
C'est une voix qui sort de la bouche d'un Sage ;
Elle apporte le sens du monde de demain.
Vous qui n'entendez point la Parole nouvelle,
jamais vous ne saurez ce que l'on sent en elle
de Puissance, d'Amour, de Paix et de Bonheur.
Et quoi que l'on vous dise, ou bien quoi que l'on fasse,
vous êtes enfoncés tellement dans l'erreur,
que vous tournez le dos quand la Vérité passe !
Nous t'avons attendu, nous t'avons espéré,
Seigneur, comme la nuit attend venir l'aurore.
Nous savions que vers nous tu reviendrais encore,
dans la douce splendeur de ton Être sacré.
Et voici qu'eu venu l'instant clair et suprême
où tout ce qui souffrait et aspirait vers Toi,
peut entendre le son enflammé de ta voix,
qui dit comment on prie et dit comment on aime.
Car tout pour toi, Seigneur, n'est qu'un brûlant Amour,
un grand et pur soleil qui darde nuit et jour,
et tu veux qu'à lui seul se réchauffent les êtres.
C'est ce Feu que tu viens, comme jadis d'ailleurs,
loin du trône des rois et de l'autel des prêtres,
allumer à nouveau dans des millions de cœurs.
Seigneur, quand tu seras parmi nous, les pervers,
les violents, les fous, les impurs et les traîtres,
parmi ce tas de boue où s'agitent les êtres,
autour de toi viendront les dieux de l'univers.
En ce monde rempli de la folie humaine,
alors seront unis et le faible et le fort,
et la Terre verra ta présence soudaine
changer la face pâle et morne de la Mort.
Li vie encor sera le jardin de sagesse.
L'aile des anges blancs planera sur les fleurs.
Des souffles embaumés rempliront tous les cœurs,
et un beau chant divin résonnera sans cesse.
Car Toi seul, ô Seigneur, possèdes le pouvoir
de transformer soudain le fond obscur des âmes ;
de faire que l'aveugle aussi puisse te voir ;
de chasser des cerveaux les pensées infâmes.
Toi seul tu peux, d'un seul et magique regard,
démêler les replis des plus sombres consciences,
et dissiper la nuit de toutes les sciences,
où l'homme vainement plonge son œil hagard.
Puisque c'est bien en toi qu'habite la Lumière,
et que tu fais sur tout une grande clarté,
nous sentons que l'Amour est la force première,
chaque fois qu'un rayon vers nous est projeté.
En toi le Souverain Amour, Force des forces,
Vie des vies dont tous les mondes sont faits,
te feras revenir parmi nous, en effet.
Tout le sang de nos cœurs le clame dans nos torses !
Des siècles sont passés dans leurs vagues obscures,
mais sans que soit venu Celui que l'on attend,
selon que c'est écrit dedans les Écritures,
le dieu qui doit surgir des profondeurs du temps.
- Oh ! toi qui ne sais rien de ce monde éclatant
d'où sort l'hymne divin des lumières futures,
Celui qu'on attendait depuis aussi longtemps
est venu. Il est là. Écoute ces murmures !
Tous les anges du ciel se penchent à Sa voix,
et les oiseaux charmés se taisent dans les bois,
en écoutant ce chant de la vie éternelle.
Comme eux tu peux, ô toi, l'homme au sombre cerveau,
ouvrir ton âme triste, et puis, sentir, en elle,
battre le cœur immense et pur du dieu nouveau !
Après que si longtemps tous les dieux se sont tus,
voici venir les jours où le nouveau Jésus
va jeter son Amour aux vents froids de la haine,
dans le spasme effrayant de la douleur humaine.
Et, déjà, sa parole en mon cœur a laissé
l'empreinte lumineuse où le ciel a passé,
et qui laisse en nous tous de la clarté divine,
au point que notre vie entière s'illumine !
Jamais je n'ai senti la pauvreté des mots
autant qu'à ce moment, pour dire quels doux flots
de bonheur ont coulé dans le sang de mes veines,
depuis que j'entendis les paroles sereines
que la voix du Seigneur devant nous prononça.
Tout à coup, dans le soir, un grand souffle passa.
L'esprit divin et fort que nul jamais refoule
enveloppa d'amour l'âme de cette foule,
qui sentit le frisson venu de l'Au-delà,
et comprit que le Christ, en personne, était là !
Ce que dit Krishnai, notre Maître l'a dit,
et nul autre, d'ailleurs, dont le nom resplendit
comme un vivant soleil de lumière et de gloire,
n'a pu dire ce Verbe ardent, consolatoire,
qui, du tréfonds obscur des siècles révolus,
vient vibrer pour tous ceux qui ne l'attendaient plus!
III
Je viens vers ceux dont l'âme attend encor mon Ame ;
vers tous ceux dont le cœur a besoin de mon Cœur;
vers mon frère, l'homme, et vers ma sœur, la femme,
qui soupirent vers moi comme vers le Bonheur.
Aux oiseaux et aux fleurs, à tout ce qui respire
au sein de la nature, où rien n'existe en vain,
j'apporte la clarté du céleste sourire,
où la Vie et l'Amour ont mis leur sceau divin.
Je ne viens pas briser les Voûtes, ni les Dômes.
Je laisserai debout ce que les dieux ont fait
pour mettre un peu d'espoir dans la douleur des hommes,
et dans leurs cruautés la justice et la paix.
Je viens pour embellir le mirage du monde ;
pour lui donner le sens de la Réalité,
car je viens pour bâtir, sur sa base profonde,
le Temple Universel de la Fraternité.
IV
La terre, comme nous, dans ce beau soir d'été
rempli de lueur pure et de choses divines,
a compris que ta Voix, depuis les origines,
vibrait, écho vivant de ton Éternité.
Le silence des bois lui-même a palpité
quand notre cœur battait au fond de nos poitrines,
aux mots graves et doux des suprêmes doctrines
que tu disais, ô Maître, à ton Humanité.
Tu nous parlais, d'ailleurs, comme au temps des prophètes,
Ta parole planait au-dessus de nos têtes,
signes avant-coureurs de ton prochain Retour
« Aimez les malheureux ; aimez ainsi que j'aime.
» Chaque être dans ce monde est un autre moi-même.
» Je viens donner mon cœur aux assoiffés d'Amour !
V
De savoir seulement que sur tes lèvres pures
passera le frisson des vérités futures,
et de savoir qu'ainsi, bientôt, à travers toi,
le grand souffle sacré de la nouvelle foi
va passer comme un flot d'Amour et de Lumière,
où vibre le chant pur du ciel et de la terre,
je t'apporte mon cœur où le divin est né,
ô toi, Krishnamurti, toi, le Prédestiné !
Devant le clair destin qui plane sur ton être,
je sens que le mystère éternel te pénètre
dans ce qu'il a de grand, et de saint et de fort,
puisqu'il est au-dessus de la vie et la mort.
Je sens, comme l'on sent lorsque vraiment on aime,
que tu deviens, pour tous, l'Espérance suprême,
et qu'un nouveau Jésus, tel celui du passé,
est venu pour Parler au vieux monde lassé,
et lui dire les mots sages que l'homme oublie
dans son rêve brutal et sa rouge folie !
C'est par toi que le Christ bientôt va revenir
pour jeter du bonheur au fond de l'avenir.
Déjà, le doux Seigneur que la terre réclame
doucement s'est servi de la fleur de ton âme,
emplie des parfums des roses de l'été,
car Lui-même y versa l'aube de Sa Clarté
Seulement quelques mots sont tombés de tes lèvres,
faisant de la rosée ardente sur nos fièvres,
et ce fut, tout à coup, dans nos sombres esprits,
un vaste et doux éclair. Et nous t'avons compris.
C'est vers tout ce qui pleure et vers tout ce qui souffre,
c'est vers tous ceux qui sont sur les bords noirs du
gouffre,
vers les désespérés, vers tous les malheureux,
et qui ne savent pas le dieu qui dort en eux,
qu'Il nous a dit d'aller annoncer Sa Venue !
Qu'on se sent le cœur froid, qu'on se sent l'âme nue,
que l'on se sent impur à regarder le jour,
lorsqu'on entend vibrer un tel immense Amour
sur ta bouche inspirée à jamais asservie
au Maître de la Mort, au Maître de la Vie !
O toi qui t'es offert, ô toi qui t'es donné,
toi qui, pour Le Servir, as tout abandonné,
pour que soit répandu le mystique Message
du plus humain des dieux et du plus divin Sage,
je tremble, hélas ! parfois, et parfois, oui, j'ai peur
de voir que l'infini pénètre dans ton cœur,
et que la foule énorme est si mal préparée
à comprendre ta Voix amoureuse et sacrée !
VI
Sorti de son silence où le profond mystère
règne sur les sommets de la sérénité,
le Maître de l'Amour, l'Homme d'Eternité,
est présent maintenant, parmi nous, sur la terre.
On avait attendu l'heure où le Solitaire
reviendrait tout à coup dans sa divinité,
pour donner son grand cœur à notre humanité.
Le Christ, qui s'était tu, ne pouvait plus se taire.
Car il fallait qu'il vienne, ainsi que l'autre fois,
lorsqu'il jeta la fleur céleste de l'Idée
aux foules en douleur de la sombre Judée.
Et nous verrons qu'au son de sa mystique voix,
au suprême pouvoir qui jaillit de son Etre,
le monde, par l'Amour et l'Esprit, va renaître !
VII
Voici les temps venus ! L'heure sainte du monde
sonne au cadran du siècle, au milieu de la nuit.
Là-bas, à l'horizon, un vaste éclair a lui
l'Esprit divin descend sur notre terre immonde.
Car Il revient encore une suprême fois,
pour qu'à nouveau le ciel avec ses anges bouge,
au moment ténébreux où, dans sa griffe rouge,
l'ombre du mal étreint les peuples et les rois.
O quelle extase immense éclaire sa Venue !
Tout frissonne d'amour dans l'âme des forêts ;
des souffles de bonheur traversent le vent frais,
depuis le sol durci jusqu'à l'errante nue.
Il semble que les chants des vagues sont plus beaux.
Toute chose, ici-bas, le rugueux ou le tendre,
en silence s'apprête à l'aimer, à l'entendre,
lorsque Sa voix fera tressaillir les tombeaux.
VIII
Après des siècles faits de gloire et de souffrance,
après des jours de sang, d'orgueil et de terreur,
le monde écoute encor au fond du gouffre immense
s'il ne vient pas d'échos de la voix du Bonheur.
C'est que l'humanité, depuis sa triste enfance,
ne voyant dans la mort que tristesse et que peur,
succombe sous le poids écrasant de l'erreur,
mais écoute toujours la voix de l'espérance.
Elle espère qu'un dieu, maître de ses destins,
rallumera le feu de ses flambeaux éteints
pour la guider bien loin, hors des chemins de l'ombre.
Car, malgré que l'erreur dure depuis longtemps
et que l'homme est en proie au doute impur et sombre,
un nouveau cri d'espoir sort de la nuit des temps !
IX
Il était là, Celui dont la sainte Présence
vient mettre dans les cœurs le soleil de son Cœur,
et sur les fronts obscurs vient poser la douceur
de son ardente paix et de son souffle immense.
Il était là, le Maître ; il était parmi nous,
le Seigneur dont l'amour déborde sur le monde,
le Roi de tous les rois de la terre et de l'onde,
et dont le nom seul met les hommes à genoux.
Il était là, vivant et sublime symbole,
esprit en qui l'on voit l'esprit de l'univers.
Et tous nos pâles fronts étaient relevés vers
le sens humain et clair de sa tendre parole.
Il était là, car Il dit seulement ce qu'un dieu
aux peuples d'ici-bas et aux anges peut dire.
Dans l'azur de ses mots l'humanité respire,
et l'âme de la vie ouvre son voile bleu.
Il était là, Celui qui parle aux pauvres âmes
le langage divin si rempli de clarté,
si rempli de l'ardeur dévorante des flammes,
qu'il semble que dans lui parle l'Éternité.
X
Quand les Anges du ciel marchaient parmi les hommes,
en prenant par la main les plus sages d'entre eux,
le monde était meilleur en des temps plus heureux.
Aujourd'hui que l'on voit leurs formes sur les dômes
des temples où l'encens les enveloppe en vain,
on n'entend plus le chant de leur souffle divin.
Les mortels éblouis des femmes sur la terre
se détournent du rêve angéliquement clair,
mêlant leur ombre épaisse à l'ombre de leur chair.
Mais nous verrons bientôt s'accomplir le mystère,
où les dieux, revenus dans leur sainte beauté,
promèneront leurs corps à travers la cité.
Les temps vont revenir des célestes présences.
Les foules toucheront de leurs impures mains
le vêtement sacré des Êtres surhumains.
XI
De t'avoir entendu, Seigneur, je suis tout autre.
Un peu de ton Amour s'est approché de moi.
Quelque chose du ciel, quelque chose de Toi
a fait de mon cœur d'homme un cœur nouveau d'apôtre.
Depuis que le divin a parlé par ta Voix,
je suis loin de l'erreur où le monde se vautre,
loin du triste bigot avec son patenôtre,
et qui prie et gémit, mais seulement pour soi.
Maintenant j'ai compris le sens de ta Parole.
Je ne suis plus l'acteur jouant en vain son rôle.
Je sais mieux désormais ce que tu veux de nous
si nous ne savons pas consoler tous nos frères,
apaiser leurs douleurs et guérir leurs misères,
il ne sert de plus rien de prier à genoux !
XII
Tu ne sais pas quel dieu splendide chante en toi
la divine chanson du grand Rêve de l'Aine,
ni quel puissant esprit, fait de force et de flamme,
lorsqu'en nous naît l'Amour, et que brûle la Foi.
Tu ne sais pas ce qu'eu d'être conscient de soi ;
de se sentir sauvé de la tristesse infâme ;
d'avoir un cœur d'enfant, une bonté de femme,
et de savoir unir la douceur et la loi.
Ah ! Ne plus sentir que les ronces vous blessent ;
voir que les sombres cris de vos souffrances cessent,
et ressembler au calme illuminé des bois,
loin des vaines clameurs, des affres, et des cales,
du grand bruit douloureux des villes aux abois,
pour se fondre dans l'or des splendeurs aurorales !
XIII
Voir dans l'éternité suprême de la vie,
dans la lumière où danse et chante le bonheur,
dans la beauté divine où notre âme ravie,
immensément regarde au fond de notre cœur !
C'est là que le saint plonge un vieil rempli d'extase,
et voit s'illuminer tout à coup l'univers,
comme s'il pouvait voir, fixement, à travers
l'essence dont l'Esprit de Dieu seul e st la base.
Voir dans cette unité sublime du Réel,
dans ce vivant amour ineffable des choses,
où toutes les bontés du monde sont encloses,
qu'on est un pur fragment du bien universel,
et que l'on trouve, enfin, dans le sein de soi-même,
le grand feu dévorant, et par lequel on aime !.
XIV
Tandis qu'un passé noir dans l'inconnu s'enfonce,
laisse-moi, dieu nouveau que l'aurore m'annonce,
aller vers toi, comme on va, chantant, le front clair,
voir se lever, là-bas, le soleil sur la mer !
Laisse-moi fuir vers toi ! La terre, elle et si belle,
quand on se sent aller vers ta clarté nouvelle,
car des milliers d'oiseaux chantent au fond du cœur
dès qu'on sent ta présence, ici-bas, ô Seigneur !
Laisse-moi voir s'ouvrir sur la route profonde
tes yeux, astres où luit la sagesse du monde,
ces lacs pleins de mystère où se mirent les cieux,
avec tout ce qu'ils ont de promesses en eux !
Laisse ta voix, pareille au chant de la lumière,
se mêler doucement à ma calme prière
lorsqu'aux étoiles d'or je dis tous mes espoirs
dans le silence bleu du ciel de nos grands soirs !
Laisse-moi te trouver avant l'heure suprême,
où la mort doit venir me chercher elle-même,
car je te cherche, afin d'être par toi conduit
comme un aveugle au fond de l'éternelle nuit !
XV
O Toi qu'on nomme encor dans l'obscure prière
le saint Roi de l'Amour, le dieu de la Lumière,
ô Toi vers qui s'en va mon plus sublime espoir...
Maître, me laisseras-tu mourir sans te voir ?
Je ne suis rien qu'une âme enflammée de rêve,
de beauté, de sagesse, et qui vers toi s'élève,
comme un cierge brûlant, tout droit, vers l'ostensoir...
Maître, me laisseras-tu mourir sans te voir ?
Toi, le pain et le vin véritables de Vie,
la parfaite splendeur, la pure eucharistie ;
de la divinité le céleste miroir...
Maître, me laisseras-tu mourir sans te voir ?
Si, déjà, j'entendis ta suave Parole,
qui met la vérité divine en parabole,
briller, comme une étoile, au fond d'un calme soir...
Maître, me laisseras-tu mourir sans te voir ?
Si tes pas vont fouler les routes de ce monde,
je veux baiser tes pieds qui, dans la boue immonde,
laisseront à jamais leurs clartés se mouvoir...
Maître, me laisseras-tu mourir sans te voir ?
XVI
Soyez heureux, dit-il, et doux envers vos frères.
Je viens pour apaiser, dans un monde meilleur,
le cri désespéré de l'humaine douleur,
qui sort du gouffre noir où volent vos chimères.
Car c'est parce que j'aime, et que je sais l'ampleur
du grand souffle divin qui traverse les sphères,
au-dessus du brouillard des choses éphémères,
que je viens parmi vous en ardent Éveilleur.
J'éveille l'amour pur dans l'homme plein de haine,
je chasse le démon de la tristesse vaine
qui pèse sur les fronts comme un grand oiseau noir.
Mon âme est un soleil de lumière vivante,
un riche diamant étincelant d'espoir,
et dans mon cœur joyeux le dieu du bonheur chante !
I
Que cherches-tu, là-bas, ô pauvre âme lassée,
â travers le chaos de ta vie angoissée ?
Sur quels chemins boueux la trace de tes pas
cherche-t-elle toujours ce qu'on n'y trouve pas ?
Si souvent s'est ouvert devant toi le grand vide
lorsque tes pieds saignants, sur le sentier rigide,
montaient et, comme ceux d'un pâle pèlerin,
toujours semblaient fouler la montagne d'airain.
Combien de siècles morts ont vu ton âme sombre
vers le sommet désert, qui disparaît dans l'ombre,
s'en aller, seule et triste, et t'ont vu s'accrocher
aux flancs abrupts et noirs du sinistre rocher,
sans qu'une douce main prenne ta main tremblante
pour guider sûrement ta marche dure et lente ?
Combien de fois as-tu dû naître, et puis mourir,
sans que toujours tu n'as, devant toi, vu s'enfuir,
comme le souffle vain d'une nuée creuse,
ton rêve de bonheur dans une vie heureuse ?
Combien de rouges soirs et de matins glacés
ont vu s'évanouir tes espoirs inlassés,
combien de ciels brûlants, combien d'aurores pâles,
ont entendu tes cris, tes sanglots et tes râles ?
- Mais rien ne dure, et tout voit arriver sa fin.
Au fond du gouffre noir le bras fort du destin,
d'un coup, jette la coupe amère des tristesses.
Déjà, ton heure vient où brillent les promesses.
Pour toi tout recommence et pour toi se refait.
Dans un souffle nouveau l'aube apporte la paix.
On dirait que le monde écoute une prière
en entendant vibrer le chant de la lumière,
car c'est un dieu suave que nul jamais ne voit,
et qui, très doucement, fait entendre sa voix
- Je veux, tel du soleil sur un beau paysage,
voir un peu de bonheur éclairer ton visage,
et, comme on voit briller l'étoile dans les cieux,
ta belle âme venir au fond de tes grands yeux.
Je veux que sur ton front, où de l'ombre est tracée,
apparaisse l'éclat de la pure pensée,
afin que sur la terre, où le doute est le roi,
tu reflètes un peu d'espérance et de foi.
Sur ta bouche, je veux qu'un mystique sourire
accompagne toujours ton silence, ou ton dire,
pour qu'on t'appelle aussi joyau de la bonté,
perle de la douceur, fleur de l'humanité,
ou que, pareil à l'or d'une sainte relique,
tu sois un pur reflet de l'amour angélique.
Si tu ne sais encor le secret du Bonheur,
écoute seulement ce que te dit ton cœur ;
sache que dans le fond lumineux de toi-même
se trouve le pouvoir adorable et suprême
celui qui fait aimer ce qui meurt ou revit
dans la beauté divine et vaste de l'Esprit !
II
Vois : l'étoile est heureuse au fond du firmament !
Tout e t joie, au matin, dans le bois solitaire
L'arbre, l'oiseau, la fleur ont un grand cœur aimant.
Le bonheur e t le souffle immense de la Terre.
Toi seul es triste, hélas ! toi, l'homme, mon frère.
Sur ton front s'est fixé l'inutile tourment.
L'ombre du petit moi n'est qu'une ombre éphémère.
Deviens un avec tout ; aimes, immensément !
Même la mort est douce, et à la paix convie.
La nature en entier s'éclaire à sa beauté.
C'est par elle qu'on sait la suprême Unité.
Car, dans la plénitude énorme de la vie,
notre âme éprouve, alors, au sein du vaste Éther,
ce que la goutte d'eau doit sentir dans la mer.
III
L'un es`t celui qui fait les hommes pleins d'eux-mêmes.
Ils pensent que le monde existe seul pour eux.
Leurs désirs assouvis sont les choses suprêmes,
qui les rendent contents, placides, et heureux.
Ce sont les ventres pleins, ce sont les cerveaux creux.
Ils n'aiment point toucher aux mystiques problèmes.
L'idée de la mort les rend fous et peureux.
Ils gardent le mépris des faiseurs de poèmes.
Mais l'autre, c'est celui dont la foule se rit.
Il pose sur les fronts le baiser de l'esprit,
et fait chanter des voix célestes tes dans notre âme.
Et ce bonheur divin, nul ne l'a mérité,
avant que dans son cœur ne s'allume la flamme
aux flambeaux de l'Amour et de la Vérité.
IV
Nous avons tous en nous la lumière du monde.
Malgré notre ignorance ineffable et profonde,
un dieu vivant et clair brille au fond de nos cœurs.
Il fait du genre humain des frères et des sueurs,
comme s'ils étaient tous un vaste et un seul Être
en qui la même Vie, immensément, pénètre.
Plus belle que l'aurore aux frissons lumineux,
plus pure que l'étoile, adorable à nos yeux,
plus claire qu'un soleil du grand midi de flamme,
telle est cette lumière invisible de l'Ame !
Ceux dont le regard clair plonge dans l'infini,
et dont nulle ombre impure et dense n'a terni
la grande vision des effets et des causes,
savent qu'une clarté divine est dans les choses,
et que dans l'homme obscur, dans le moindre passant,
ils peuvent voir l'éclat de son reflet puissant
illuminer le fond sacré de sa poitrine,
comme celle du saint que l'extase domine
lorsqu'il sort, en esprit, du monde extérieur,
où les ténèbres sont et le mal et l'erreur.
Les hommes très pieux qu'exalte la prière
ont vu souvent briller cette intense lumière.
Les femmes dont l'amour extatique est la loi,
dont Jésus est l'Amant et l'Époux et le Roi,
ces vierges qu'un désir immatériel consume,
tandis que sur l'autel l'encens mystique fume,
savent aussi comment, tout à coup, l'on peut voir
étinceler l'humain et céleste miroir.
Car tous ceux dont les yeux sont faits de clairvoyance
ont vu que toute vie est pleine de l'essence,
où rayonnent l'Amour et la Beauté du Ciel,
à travers la splendeur de leur cœur éternel !
V
Là seulement, Seigneur, dans la beauté des choses,
dans les bois, sur les monts, dans les prés, dans les
roses,
dans le parfum sacré des milliers de fleurs,
dans le ciel étoilé, dans les saintes lueurs
des crépuscules d'or et des calmes aurores,
dans le bruit de la source et le chant des oiseaux,
dans la mer palpitante et vaste dont les eaux,
dans le silence font un mystique murmure,
pareil au son de Dieu dans l'immense Nature,
seulement là, Seigneur, on te sent, on te voit,
et l'on pense, et l'on pleure, et l'on aime, et l'on croit
!
VI
Seigneur, avant d'avoir dans l'aube de mes yeux
la grande vision de ta gloire éternelle,
ton Image est en moi, comme celle des dieux,
dans le fond de mon cœur, indescriptible et belle.
Mais un jour doit venir où je pourrai te voir,
Toi, la réalité divine de la Vie,
la splendeur du matin et la splendeur du soir,
et vers qui tout mon être aspire et toujours crie.
Je sais que je verrai ta suprême beauté,
ton doux visage plein d'amour et de sagesse,
tes mains qui font partout de la calme clarté,
et tes beaux pieds divins que toute fleur caresse.
Je sais que je verrai tout à coup resplendir
l'océan de ton cœur où la Lumière abonde,
et que mon âme, enfin, alors pourra bondir
hors de la triste nuit des choses de ce monde !
VII
Prends ton vol, ô mon Ame, et pars vers l'infini !
Pour rester mieux à l'ordre universel uni,
comme un aigle puissant, remonte dans l'espace,
jusqu'à ce que sous toi ce monde obscur s'efface,
petite chose triste où l'homme est plein de lui,
et dont ne reste rien pour l'âme qui l'a fui.
Retourne à la lumière, à la source de l'être,
au grand rêve éternel où l'esprit seul pénètre.
Ne crains point de te perdre au fond de l'Inconnu,
car dans l'immensité rien est vide et est nu,
et le silence est plein d'une innombrable vie.
Les mondes, par milliers, y font une harmonie,
et leurs chants sont l'écho du chant qui vient de Dieu.
Monte ! Monte ! Monte encor au fond du gouffre bleu
Qu'un grand souffle divin fasse vibrer tes ailes
dans la fluide splendeur des choses éternelles,
et, loin des dogmes lourds, dans l'immortalité,
vole, tout droit, d'un bond, vers plus de Vérité !
VIII
La mort, douce et tranquille, est venue vers toi
comme une tendre amie et une bonne mère,
qui savent que la vie est la chose éphémère,
et combien l'homme a tort quand il songe qu'à soi.
Tu ne te doutais point que la mort est si belle.
Mais tu sais, maintenant que le voile est levé,
que nul beau rêve humain ne peut être achevé
sans cette immense paix qui nous vient toujours d'elle.
Regarde, là, ton corps glacé dans le cercueil.
Autour de lui, c'est l'ombre et la douleur, le deuil.
Ce n'était donc pas toi ce très peu de matière !
Et puisque tu survis au sein de la clarté,
tu sais mieux à présent toute la vérité
la mort n'est point la nuit, mais elle est la lumière !
IX
O sommets de la Vie ! O profondeurs sacrées !
Montagnes de mystère et de songe parées,
silence du vertige, abîmes lumineux,
où flottent puissamment la présence des dieux,
géants dont on perçoit le lyrique murmure,
orgues et harpes d'or de la sainte nature,
malheur, hélas ! à ceux - les chantres superflus -
qui ne vous voyent point, et ne vous chantent plus
Mais toi, dont le front pur se lève vers les cimes,
et qui sais que, là, sont les nuées sublimes
d'où sortent, par moments, dans la voûte des airs,
de splendides lueurs, des rayons, des éclairs,
chante, poète saint, dans le temple du monde,
rempli de rêve auguste et de splendeur profonde,
l'hymne que tous les dieux dans l'espace ont chanté
celui de la Lumière et de la Vérité !
Chante comme eux parmi les gloires de l'aurore,
afin que, de là-haut, ils entendent encore
monter la voix ardente et pure d'un humain,
et qu'ils sachent au moins que l'homme n'est point vain
quand il sait exhaler de sa frêle poitrine
le souffle de l'esprit qui l'inspire et l'anime,
et que son chant est plein du chant de la forêt !
Chante donc comme si l'océan chanterait
pour célébrer l'éther et ses millions d'étoiles,
lorsque la grande nuit partout étend ses voiles,
et que l'on sent planer dans son azur béni
rien que l'éternité, rien que de l'infini,
car, lorsque dans ton hymne immense et pathétique
s'élèvera le feu de la force mystique,
tu sentiras vibrer, et s'unir dans tes vers
ton grand cœur de poète au cœur de l'univers !
X
La nuit e t si divine et l'azur est si chaste
qu'on dirait que le monde, en sa douce clarté,
n'est fait que de sagesse, et que la Pureté
est éparse en son sein incorruptible et vaste !
Dans l'étoile qui darde, aucun rayon néfaste.
Et, comme aux temps lointains de la Nativité,
dans les horizons clairs, tout est paix et bonté.
La nocturne splendeur est sans trouble et sans faste.
Mais suis-je la seule ombre humaine sous le ciel
à voir un peu du fond du lumineux Abîme
dans cette transparence idéale et sublime ?
D'autres hommes aussi, voyants dans l'éternel,
de l'univers ont vu l'immense et fluide trame,
à travers le regard des yeux purs de leur Ame.
XI
Toi dont toujours l'on doute et que toujours on nie,
Ame invisible et dont je sens le souffle en moi,
souveraine beauté cachée de la vie,
fais que je me sente à jamais mêlée à toi!
Fais que rien ici-bas nous trompe et nous sépare,
et que le lien divin qui nous tient réunis
soit comme la clarté salvatrice d'un phare
illuminant la mer dans le vent noir des nuits !
Sans toi, mon pauvre corps, cette ombre de mon être,
n'est qu'une morne épave errante sur les flots,
mais ta lumière est là, vivante, et me pénètre
jusque dans le torrent amer de mes sanglots.
Ame lumineuse et lucide et profonde,
mère des rêves clairs, pouvoir mystérieux,
c'est par toi que je vois et contemple le monde,
et c'est toi qui voit tout quand je ferme les yeux.
Ame sainte qui fait qu'on pleure et s'agenouille,
sois l'éternel soutien des peuples mécontents,
et guide vers l'Amour l'humanité qui grouille
dans l'engloutissement perpétuel du Temps.
Ame immortelle et qui, dans les ténèbres,
montre aux désespérés la vision du port,
tu seras, malgré tout, dans les heures funèbres,
celle qui doit rester plus forte que la Mort!
XII
Sois attentif toujours aux frissons du Silence.
Écoute avec ton cœur le chant clair des oiseaux,
le matin, dans les bois, où les petits ruisseaux
semblent la fraîche voix d'une divine enfance.
Sois attentif encor aux nuages du ciel.
Regarde les passer comme tes propres rêves,
le soir, lorsque l'on voit leurs grandes formes brèves,
et qu'on voudrait les suivre, et sans savoir lequel.
Sois attentif, quand même, à ces choses muettes,
en qui l'on sent frémir l'âme de l'univers,
aux montagnes, aux champs, aux jardins frais et verts,
à l'immense océan, comme aux moindres fleurettes.
Sois attentif à tout ce qui donne la foi
dans le mystère doux et saint de la nature;
un jour, tu l'entendras dire, dans un murmure
« Le royaume de Dieu vit au dedans de toi. »
XIII
Après avoir sondé le fond noir de l'abîme
grouillant des serpents verts des désirs les plus vains,
l'initié voit au bout des horizons divins
se dresser vers le ciel une très haute cime.
Mais avant de gravir la montagne sublime,
avidement il boit dans la coupe des vins
le philtre empoisonné des ténébreux devins.
L'ivresse aveugle alors l'œil de son être intime.
Toujours, lorsque l'on veut atteindre le Sommet,
la puissance d'en-bas dans l'âme faible met
l'obstacle de la chair brûlante et satanique.
C'est qu'il faut que le Mal engendre la Douleur,
car nul jamais n'atteint l'altitude mystique
s'il n'a baigné ses pieds dans le sang de son cœur.
XIV
Comme l'oiseau des mers au vol des flots chantants
s'enivre de l'espace,
mon âme a soif des dieux dont les beaux corps flottants
se grisent d'infini, d'une aile à jamais lasse,
à travers tous les temps !
Que le vent de l'esprit des choses éternelles
M'emporte loin d'ici,
vers où vont les grands morts quand leurs âmes, plus
belles,
sont pleines de l'extase et du divin souci
qu'on ne trouve qu'en elles !
Je veux me disperser dans le vaste univers
comme les anciens Mages,
loin des hommes obscurs et des peuples pervers,
regardant, sous leurs poids, du tourbillon des âges
les gouffres entr'ouverts !
Souffles originels, ô lumière féconde,
essence de l'azur,
absorbez-moi vivant dans les fonds de votre onde,
pour que je voie enfin, face à face, Être pur,
le mystère du monde
XV
Mon Dieu ! que l'aube est triste et e t pâle aujourd'hui.
Est-ce que le soleil du monde s'est enfui ?
Que s'est-il donc passé cette nuit sur la terre ?
Combien d'êtres sont morts dans leur lit solitaire,
sans parents, sans amis, par tous abandonnés ?
Combien d'enfants nouveaux et pauvres sont-ils nés ?
Mon âme a peur de voir cette grande tristesse
d'un autre jour qui naît, mais sans que l'aube naisse,
et sans que les oiseaux, dans leurs émois touchants,
fassent vibrer dans l'air leurs ailes et leurs chants ?
Pourquoi donc, ô mon Dieu, ce silence et ce vide
jusqu'au fond angoissé de l'horizon livide ?
Tout ce morne lointain, toute cette pâleur,
sont-ce le signe sûr d'une immense douleur ?
On dirait la nature entière dans le doute,
quand la lumière d'or ne trouve plus sa route
à travers le désert implacable du ciel,
car perdre la clarté, c'est perdre l'essentiel.
Le monde est comme aveugle, à le voir sans aurore.
Mon Dieu, ton grand soleil dardera-t-il encore ?
Mes yeux, mes
sombres yeux, le verrez-vous demain
remettre un peu d'espoir au fond du cœur humain ?
Et je songe, et j'attends, et j'aspire et espère,
comme l'ombre et la fleur ont soif de la lumière,
et comme l'homme est plein du besoin de l'esprit.
J'élève, malgré tout, mon âme dans un cri
où résonne la voix de la claire espérance
dans ce vide effrayant et ce morne silence,
où l'on entend passer le vent froid de la mort.
Mais je reste, quand même, inébranlable et fort,
face à face avec l'aube où l'espérance est morte,
et dont la lueur pâle et sinistre n'apporte
qu'un tragique reflet d'un redoutable soir,
plein du souffle mauvais de l'impur désespoir,
car l'homme qui connaît les puissances de l'âme
sait que toujours en lui brûle une sainte flamme,
et qu'il peut encor voir la divine splendeur
du monde et du soleil qu'il porte dans son cœur
XVI
Il e t un merveilleux et haut Enseignement,
venu du fond sacré des grands Temples antiques,
où l'on pouvait, sur le fronton des clairs portiques,
lire des mots divins, gravés pieusement.
Selon que le passant était sage ou dément,
ou qu'il levait vers eux le regard des Sceptiques,
il méditait devant ces mots énigmatiques
« Viens, cherche la Lumière - et en toi seulement ! »
Mais, hélas ! peu de ceux qui passent sur la terre,
foulant, d'un pas distrait, le sable du chemin,
ne savent pas encor que le même mystère,
dans le caillou, la fleur, la bête et l'être humain,
que la même clarté qui vibre dans l'atome,
brille au dedans du cœur insondable de l'homme.
XVII
Dans le jardin, parmi les lis, parmi les roses,
dans le subtil éden des parfums, des couleurs,
que font, sous la clarté, les milliers de fleurs,
la paix surnaturelle enveloppe les choses.
C'est doux, c'est pur, c'est clair, et c'est plein de
beauté.
On dirait que tout vit de rêve et de lumière ;
que l'ordre et l'innocence ont fécondé la terre,
et que le cœur de l'homme est empli de bonté.
L'enfant blond jase avec le vieux à barbe grise,
et l'écureuil furtif et le petit moineau
sautillent sur le pré, près du fluide jet d'eau,
que le soleil béni féeriquement irise.
C'est l'heure élyséenne où l'on se sent meilleur,
où l'on croit que le mal est très loin de ce monde,
parce que qu'un peu de joie inénarrable inonde
les abîmes béants de notre pauvre cœur.
C'est bien l'heure idéale au mirage suprême,
où l'oubli des douleurs, comme un voile divin,
rend splendide et réel ce qui nous semblait vain,
et que partout l'on sent le souffle de Dieu même !
XVIII
Je t'aime, ô Christ, bien plus que je te prie.
La prière est un cri jeté pour recevoir.
Je ne demande rien d'autre que de pouvoir
t'aimer, obscurément, comme on aime la Vie.
Je t'aime, et je ne sais d'où me vient cet Amour.
C'est ainsi que la fleur doit aimer la lumière ;
que le petit enfant boit au sein de sa mère,
et que l'oiseau s'envole à la clarté du jour.
Je t'aime, parce que je sens que tu nous aimes,
nous, les plus pauvres gens de cette humanité,
qui trouvent dans ton cœur rayonnant de bonté
on ne sait quoi de doux dans nos douleurs suprêmes.
Je t'aime, mais non point parce que c'est écrit.
Es-tu le Dieu vivant, ou bien simplement l'Homme ?
Que m'importe le nom par lequel on te nomme ;
je n'aime que l'Amour du monde en Jésus-Christ.
Je sais que pour certains t'aimer n'est que folie.
Pour eux, tu n'es d'ailleurs que le plus saint des Fous.
Mais je t'aime, quand même, et je suis à genoux
devant l'immense Amour dont ton âme est remplie !
XIX
Dans le fond de mon cœur il est une lumière
que ne peut voir jamais l'œil morne de la chair,
et ni les diamants rassemblés de la terre,
ni les astres, ne font un aussi pur éclair.
Feu divin, souffle ardent, flamme d'or, sainte essence
Aucun mot ne saurait définir son éclat.
Elle ressemble en rien à ce que l'on en pense,
mais je sais cependant que sa splendeur e9t là !
Je sais qu'elle est la vie et l'âme de mon être ;
que, sans cette clarté, je n'existerais pas ;
que son rayonnement suave me pénètre
et me guide partout, à chacun de mes pas.
Et, seul, le pur voyant, dans son extase, nomme
en un mot prononcé par un son musical,
où chante l'infini d'un immense idéal,
le nom du dieu caché dans la fange de l'homme !
XX
Le ciel donne parfois à la terre des âmes
si belles, que l'on voit comme un reflet des cieux
sur leur front, sur leurs mains, dans le fond de leurs
yeux.
Ce ne sont plus alors des hommes ni des femmes.
Ces êtres ont l'éclat des astres et des flammes.
Un feu mystique et doux brûle toujours en eux.
Ils ressemblent souvent aux anges et aux dieux
posant un pied furtif sur nos boues infâmes.
La mort d'ailleurs les prend très vite par la main
et les emporte loin de ce bourbier humain,
où se complaît l'instinct de la foule publique.
Et quand ils sont partis dans le vaste Au-delà,
il semble cependant que flotte encore, là,
tout l'arome divin de leur âme angélique.
XXI
Depuis longtemps nous avons faim,
et nous aimons notre misère.
Malgré qu'on nous prive de pain,
aucun de nous ne désespère.
Nous sommes faits pour les douleurs,
nous sommes nés dans la souffrance ;
nos yeux connaissent tous les pleurs,
depuis le jour de la naissance.
Ce monde, il n'est point fait pour nous.
Pour lui, le Riche le réclame.
Mais quand nous prions à genoux,
un autre monde est dans notre âme.
Et pendant que de nous on rit
de n'avoir rien d'autre sur terre,
le Christ est là qui nous sourit,
dans l'Espérance et la Lumière !
XXII
Te voilà disparu vers les clartés futures,
toi qui viens de franchir les Portes de la Mort,
Ombre heureuse, enfin, d'avoir quitté ce corps,
voué sinistrement aux pâles pourritures !
Du sein mystérieux du subtil Au-delà,
Esprit libre évadé de la terre lointaine,
tu comprends ce que sont et l'amour et la haine ;
tu sais que la réalité du monde seule est là.
Toi qui vois maintenant ce que c'est que la vie,
cet océan sombre où durant l'Éternité,
tourbillonne le flot de notre humanité,
rempli du grand secret dont ton âme est remplie.
Tu poursuis doucement ton rêve préféré.
Pour toi la terre triste où les hommes sanglotent
n'est qu'un très vain amas de choses, et qui flottent
dans le gouffre sans fond de l'Espace éthéré.
Mais quand, au jour écrit, après ta longue extase,
après les visions suprêmes dans l'azur,
tu reviendras parmi les hommes au front dur,
retombant dans la chair, dans le sang, dans la vase ;
quand tu te sentiras réellement mourir,
en renaissant encor â cette vie immonde,
au fond de la laideur qui trône sur le monde,
puisses-tu, nouveau frère, au moins te souvenir
du ciel antérieur et de la paix divine,
du vierge et saint amour de ce qu'eu l'Idéal,
du grand oubli divin des blessures du mal,
de tout ce que le rêve angélique combine,
afin qu'un doute affreux ne ronge plus ton cœur,
et pour que ta pensée, inaltérable et belle,
sente encor le frisson de ton âme immortelle
dans cette énormité suave du Bonheur !
XXIII
Ami, la Mort est belle.
Si tu sais bien la voir,
tu trouveras en elle
de la paix, de l'espoir.
La Mort, c'est l'autre Vie.
Au-dessus du tombeau,
l'âme heureuse prie
dans un monde plus beau.
La Terre est nue et triste
pour qui la voit de là.
Le poète et l'artiste
regrettent l'Au-delà.
C'est que dans leur pensée
le reflet est resté
de la splendeur passée
de l'Immortalité !
XXIV
Quand le grand Instructeur des anges et des hommes,
reviendra dans ce monde égoïste où nous sommes,
pour dire tout ce que son Cœur attend de nous,
les peuples sauront-ils l'écouter à genoux ?
Comprendront-ils le sens divin de sa parole,
sauront-ils que, par Lui, un peu du Ciel les frôle,
et que Sa pure Étoile, où l'Espérance luit,
peut chasser de leurs fronts les ombres de la nuit ?
Devant Sa vérité suprême et ineffable,
quel est l'homme, à cette heure, assez pur, et capable,
assez bon seulement, assez pauvre d'esprit,
pour confronter avec le Cœur de Jésus-Christ,
son petit cœur tout plein de l'humaine folie ?
L'homme à rien d'éternel jamais ne se relie ;
il ne sait pas que dans la vaine volupté
le don saint de l'Amour vainement est jeté,
et qu'il n'y a, d'ailleurs, qu'un Bonheur sans mélanges,
c'est celui qui nous vient du Seigneur et des Anges.
I
Qu'importe que tu sois le croyant ou l'athée !
L'un et l'autre ne sont rien en face du ciel,
qui garde le secret sur l'ordre et l'essentiel,
sans que l'Ame de l'homme en puisse être gâtée.
Qu'elle vienne des mains formidables d'un Dieu,
ou qu'elle est le produit d'une obscure cellule ;
que ce soit dans une aube, ou dans un crépuscule,
que sa naissance, au sein du monde, eut lieu,
qu'importe ! Nul ne sait où la grande Nature
insuffla de la vie à sa progéniture,
ni de quoi vient le souffle immense de l'Esprit.
Laisse donc, ô rêveur, tes pensées moroses ;
le vrai Sage, d'ailleurs, n'en pleure ni n'en rit.
Mais son cœur est tout plein du mystère des choses.
II
Tu vécus pour tes sens et selon ta pensée.
Tu croyais que la vie était faite pour Toi.
Et tu pleures aussi d'avoir perdu la foi
dans une illusion coupable et insensée !
Tu n'a rien su, hélas ! de la divine Loi,
que les dieux éternels à jamais ont fixée,
qui fait pencher les cœurs vers toute âme blessée,
dans l'oubli lumineux et suave du moi.
Qu'as-tu fait à celui qui demandait de l'aide ?
Quelle rouge blessure ont su panser tes mains ?
Et qu'as-tu commandé d'un geste froid et raide ?
Regarde avec des yeux moins durs et moins hautains,
ô toi qui maintenant s'émeut et se chagrine,
quel pauvre cœur glacé renfermait ta poitrine !
III
Lorsque, loin de mon pauvre corps,
enfin, j'aurai quitté la vie,
dans mon âme calme et ravie,
rien de moi-même sera mort!
Je laisserai la chose morte
de ma livide et froide chair,
entre les planches de bois clair,
que dans la terre l'on emporte.
Mais je serai toujours vivant,
malgré vos paroles funèbres!
Je volerai hors des ténèbres,
rapide et vif comme le vent!
Je m'en irai vers la lumière,
vers le beau monde des esprits,
vers les poètes incompris,
dont les croix sont au cimetière.
J'irai tout droit vers l'idéal,
au royaume réel des âmes,
souffles vivants, mystiques flammes,
qui rêvent dans l'oubli du mal.
Et je saurai que tous mes songes
de claire gloire et de beauté
sont des choses d'éternité,
et ne sont point de vains mensonges.
Et j'entendrai le vaste chant
que font les mondes dans l'Espace
lorsque l'Amour des anges passe
à travers l'Infini béant.
C'est pourquoi j'écris pour les hommes,
afin qu'ils sachent, par ces vers,
le sens divin de l'univers,
dans le mystère que nous sommes.
IV
L'ignorant ne peut voir la divine Lumière.
Il et certain, d'ailleurs, qu'elle n'existe pas.
Quand il rit bêtement de la cause première,
il ne sent que la terre obscure sous ses pas.
La vie n'est qu'une ombre, et n'a d'autres appâts
que ceux sortis du sein de l'inerte matière,
et tout retourne en elle, à l'instant du trépas,
dans le gouffre effrayant de la nature entière !
Les hommes vont ainsi sous le ciel, sans savoir
qu'ils marchent côte à côte dans une erreur profonde,
prenant pour de la nuit ce qu'ils ne peuvent voir.
Mais il n'y eut jamais dans le destin du monde
ni le moindre hasard aveugle et ténébreux ;
l'ombre et l'aveuglement ne résident qu'en eux
V
Leur cœur est froid et dur ; il y fait noir et rouge.
Quand il bat, l'on dirait, à son lourd battement,
qu'un reptile, enroulé dans de la vase, bouge.
Le vieux serpent du mal y glisse, froidement.
Et il est là, caché dans leur sombre poitrine.
Le démon familier, forme de leur vouloir,
enroule en eux, toujours, son ombre vipérine.
Et nul ne le connaît, et nul ne le peut voir.
Seul, l'homme au cœur divin, le Voyant ou le Mage,
dans la vierge clarté de son regard perçant,
voit quel immonde esprit empoisonne le sang
de tous ces haïsseurs pleins de fiel et de rage.
Mais, malgré le serpent, étouffeur de l'Amour,
malgré toute la haine immense qui l'agite,
le Sage voit aussi, clair comme le jour,
qu'un dieu plein de bonté s'y cache et y palpite !
Car même lorsque l'âme impure du plus vil
tombe au plus bas, la force intérieure est telle,
dans sa lumière d'or de printemps, en avril,
que rien ne peut ternir sa splendeur éternelle !
VI
O mon Dieu, pourquoi donc as-tu fait que dans l'âme,
dans ce fragment de ciel et d'immortalité,
se mêle à tant d'azur autant de boue infâme,
et beaucoup de laideur à l'humaine beauté ?
Dans le cerveau fécond et puissant du génie,
dis-nous pourquoi toujours on trouve confondus
l'esprit divin qui crée avec l'ombre qui nie ?
Est-ce au sage, est-ce au fou que les pouvoirs sont dus ?
Pourquoi faut-il, hélas ! qu'une essence malsaine
se mêle au germe, au fruit, au parfum de la fleur,
et que l'on sent parfois le poison de la haine
dans le sang chaud qui bat au fond de notre cœur?
Dans l'enfant nouveau-né le vieux monstre sommeille,
et la brute es`t tapie au fond de l'être fort ;
dans l'amant langoureux l'impur désir s'éveille ;
le baiser de l'amante a le goût de la mort.
Sans cesse, l'on perçoit ce décevant mélange
du plus suave amour et du plus sombre instinct,
du bien avec le mal, du démon avec l'ange
dans la nature double et son double destin.
Est-ce toi qui dota de l'épine la rose,
ô Pouvoir à la fois néfaste et glorieux,
qui sur le front de l'homme éternellement pose
le signe de la bête et l'empreinte des dieux ?
Mais la vie et un rêve où ce qu'on hait et aime
fait, le jour et la nuit, de magiques combats.
Tel est l'ordre divin, telle est la loi suprême
tout ce qui vient d'En-Haut se déforme Ici-bas.
Si partout et en tout se voit la double face,
et si tout est contraste et possède un envers,
c'est qu'inlassablement tout se transforme et passe,
et que rien n'es parfait dans ce vaste univers.
VII
L'heure où tu naquis e t une heure fatale.
Les planètes du ciel, à ce moment précis,
avaient tous leurs rayons divergeants obscurcis.
Et le Malheur planait dans l'ombre sidérale.
Tout, dans ton horoscope, atteste et me signale
que ton âme e t en proie aux plus mornes soucis,
car j'y vois, un à un, tes instincts endurcis
par les signes mauvais du Meurtre et du Scandale.
Le sinistre Saturne et le Mars violent,
astres rouges et noirs, de leur fluide accablant,
dominent, jour et nuit, ta sombre destinée.
Mais on voit dans le livre où l'Astrologue a lu
à l'aveugle hasard nulle âme est jamais enchaînée
N'accuse donc pas Dieu - toi-même l'as voulu !
VIII
Ceux qui sont dominés par une grande Idée,
ces hommes qui parfois ressemblent à des fous
pour ceux qui dans le fond de leur âme vidée
n'amassent bêtement que des tas de gros sous;
ces austères savants, penseurs graves et doux,
qui portent sur leur front, sur leur face ridée,
l'empreinte des efforts qu'ils répètent pour nous,
pour déchiffrer le sens de notre destinée.
Ce sont les grands rêveurs, les porteurs d'idéal.
Ils combattent toujours la Douleur et le Mal
avec ce don du ciel qu'on appelle génie.
Ils ont on ne sait quoi de fixe dans les yeux,
et quand on veut savoir l'énigme de la vie,
la vérité souvent nous arrive par eux !
IX
Je te salue, ô Science, orgueil du genre humain,
toi qui permets à l'homme à se bien mieux connaître,
puisque tu fais du Singe immonde son Ancêtre,
et que de lui tu fais le seul Dieu de demain !
Seule, dans le secret de ce monde et de l'être,
tu tiens tout l'Univers dans le creux de ta main.
Par toi l'humanité n'apprend jamais en vain
ce qui la fait mourir et ce qui la fait naître.
Rien n'échappe à ton œil savant et scrutateur.
Mieux que Dieu, tu connais le grand ciel et la Terre,
et ton Savoir surtout éclate dans la Guerre.
Mais tu ne connais pas la science du Bonheur,
et malgré qu'à ta gloire on élève un grand Dôme,
tu ne sais point ce qu'est le plus petit atome !
X
Depuis que dans le temps, et dans l'espace immense,
en réglant le destin des hommes et des dieux,
les astres ont gardé le calme et le silence,
jamais rien de ce monde a pu troubler les cieux.
Depuis que sous l'azur l'on s'agite ou l'on pense,
que la vie ou la mort ouvre et ferme nos yeux,
les astres sont fixés dans leur indifférence.
Aucune chose vaine a pu monter vers eux.
Et quel que soit le Bien ou le Mal en présence
dans les combats humains, profanes ou pieux,
nul n'a pu voir changer leur regard lumineux.
Mais si, par nos temps pleins d'horreur et de démence,
un frisson de colère a parcouru leurs feux,
c'est que l'homme confond l'Orgueil avec la Science !
XI
Le savant ignorant dont la pensée e st close
à tout ce qui nous vient du monde de l'Esprit,
s'indigne bêtement, et, comme un âne, rit
de la réalité de la plus saint chose.
Sur la terre et la chair sa Science repose.
De son petit cerveau tout grand rêve est proscrit.
« Je ne crois plus à rien », tel est son dernier cri.
Nul problème divin devant lui ne se pose.
En son laboratoire, où rien ne le distrait,
dans la matière seule, il trouve le secret
de ce qu'un Univers peut contenir de Vie !
Et pour cet orgueilleux qui dit connaître tout,
le plus saint, le plus sage est, à ses yeux, un Fou,
- jusqu'à ce que la Mort au Réel le convie.
XII
Quand les hommes sauront que leur Ame e t la gloire,
la force et la raison de ce vaste univers,
ils lèveront souvent leurs yeux éblouis vers
l'étoile d'or qui brille au fond de la nuit noire.
Ils laisseront alors, regardant à travers
les ombres de la chair obscure et illusoire,
l'infini radieux auquel ils doivent croire
pénétrer dans leur cœur et leur cerveau pervers.
Quand ils sauront qu'en eux est la chose divine
dont on fait de la vie et de l'éternité,
ils connaîtront, enfin, la céleste origine
du grand besoin humain de la divinité,
puisqu'ils verront en eux, des puissances, laquelle
unit l'âme de l'homme à l'âme universelle.
XIII
Celui dont l'âme vit au cœur de l'univers,
et dont l'esprit se mêle à l'esprit pur des choses,
à l'aurore vermeille aux grandes lueurs roses,
aux enfantines fleurs émaillant les prés verts ;
Celui dont le moi clair contient le moi du monde,
et pour qui le soleil rayonne au fond de lui,
ou qui sent palpiter dans l'ombre de la nuit
les murmures divins de la terre féconde ;
Celui pour qui tout rit, et pleure, et tout est sien,
et qui ne vit jamais en dehors d'aucun être,
puisque toute la vie immense le pénètre,
ne se sépare ni de l'homme, ni de rien ;
C'est le Poète aimé de la vaste Nature,
de la force qui meut tous les beaux éléments,
et qui dans les échos sonores des grands vents
sait ce que dit l'espace à la pensée pure.
Car il comprend la voix multiple dans tout lieu,
dans la mer, la forêt, la montagne et la plaine ;
de tous les rythmes clairs son âme pure est pleine ;
il est l'homme divin rempli du chant de Dieu !
XIV
L'homme, cette ombre pâle au milieu de la nuit,
souffle qui vient du fond fluidique de l'espace,
cherche depuis longtemps, et jamais ne s'en lasse,
le lien mystérieux entre le monde et lui.
Depuis la terre sombre à l'étoile qui luit,
il a voulu savoir quelle main sûre trace
le signe impérieux qui jamais ne s'efface
et marque son destin, tandis que le temps fuit.
Il interroge ainsi le mystère céleste,
et voit le peu d'orgueil qui dans son moi lui reste,
en lisant dans le livre énorme et clair des cieux.
Car il apprend à voir à travers les désastres,
à travers l'œuvre immense et fatale des dieux,
tout ce qui fait unir les âmes aux grands Astres.
XV
Parfois, dans les temps purs de profonde croyance,
lorsque l'esprit de l'homme a su voir dans les cieux,
à travers les brouillards de la sombre ignorance,
tout à coup s'est ouvert le Royaume des dieux.
Alors, sont descendus sur le monde vicieux,
du fond resplendissant de la céleste essence,
les Messagers divins, les Etres délicieux,
et dont la pureté fait pâlir l'innocence.
Ce sont les Anges d'or, de pourpre et de blancheur,
apportant dans les plis enflammés de leurs robes
le grand frisson sacré qui traverse les aubes.
Mais ceux qui les ont vu venir dans leur splendeur,
sont des fous dangereux aux mensonges faciles,
- aux yeux enténébrés de savants imbéciles
XVI
Porte ton nouveau-né dans tes bras, douce mère,
berce-le sur ton sein, à la place du cœur !
L'enfant qui naît de toi vient, ici, sur la terre,
pour te donner le goût céleste du bonheur.
Dans ce corps frêle et pur se cache une lumière,
si blanche qu'on peut voir en l'albe profondeur
qu'une âme a traversé l'océan de matière
pour confondre son cri dans l'humaine douleur.
Chair innocente et neuve ! O vivant réceptacle
de l'essence immortelle où se mirent les dieux,
sur toi flotte toujours le souvenir des cieux !
Mais hélas ! car un jour doit cesser le miracle.
Un moment vient alors, fatal comme un arrêt,
quand, dans l'ange déchu, c'est l'homme qui paraît !
XVII
Seigneur ! Est-ce vers toi que l'âme du mort fuit,
ou va-t-elle gémir dans le vent de la nuit ?
Après le râle affreux de cette bouche d'ombre,
qui donc entend encor son cri suprême et sombre,
et qui reçoit l'esprit immortel du mourant,
lorsqu'il e t attiré dans le fluide torrent
qui roule les replis éternels de ses ondes
dans le tourbillon vaste et lumineux des mondes ?
N'est-ce pas dans ton sein plein d'amour, ô Seigneur,
que le souffle s'envole, enivré de bonheur,
comme l'oiseau s'enivre aux clartés de l'aurore,
ou bien, doit-il errer près de la tombe encore,
comme un fantôme lourd, tout chargé du regret
d'avoir subi le brusque et douloureux retrait
d'une vie attachée au désir vain des choses,
et de ne savoir plus vivre parmi les roses ?
Et qu'es-ce donc, Seigneur, notre immortalité,
si nous ne trouvons pas ta divine clarté,
ou quand l'âme du mort lamentablement erre
à la surface énorme et triste de la terre ?
XVIII
Avec tous ses millions d'astres,
avec ses mondes flamboyants,
pleins de splendeurs et de désastres,
au fond des espaces béants ;
avec tous ses millions d'êtres,
qui grouillent dans l'énorme Temps,
avec ses cultes et ses prêtres,
et tous ses peuples haletants,
l'Univers est un grand mystère
qui reste immensément voilé,
depuis la pauvre et folle terre
jusqu'à son pur ciel étoilé.
On ne sait pas ce qu'en la vie ;
On ne sait pas lequel a tort
celui qui croit, celui qui nie.
On ne sait pas ce qu'en la Mort.
XIX
Au-dessus de ce monde aux splendeurs insondées,
dont le royaume est plein des brouillards de la nuit,
loin de la terre morne et loin de son vain bruit,
plane, vaste et vivant, le monde des Idées.
C'est là que la pensée universelle luit
dans l'ordre et la clarté des âmes accordées,
et que brille sur nous, en divines ondées,
la puissance qui sait, organise et construit.
C'est la source éternelle où puise le génie,
le principe vital des beautés de la vie,
le domaine enchanté de tout sage penseur.
Le savant y médite, et l'artiste s'y pâme.
Le Rêve et la Raison y restent frère et sœur.
L'Idéal est le don et la force de l'Ame !
XX
Tant d'aubes et de nuits, tant d'ombre et de lumière,
dans les jours frais et clairs ou dans les rouges soirs,
où se mêlaient les deuils, les rages, les espoirs,
sont passés sur ce monde, où tout e t éphémère.
Tant de peuples sont nés dans ces villes de pierre
avec leurs droits brutaux et leurs sanglants devoirs,
pour reformer toujours ces vastes réservoirs
du sang humain qu'il faut aux monstres de la guerre !
Mais les ruines sont là; plus rien n'a subsisté.
Le silence et la mort habitent leur Cité.
Et parfois l'on peut voir dans ce que fut l'Empire,
aux heures où l'esprit sait lire le destin,
sur l'amas glorieux du sinistre butin,
planer le grand vol mou d'un énorme vampire !
XXI
Astres silencieux, étoiles magnifiques,
témoins étincelants de nos absurdités,
innombrables regards aux divines clartés,
brillerez-vous toujours sur nos rêves iniques ?
Au fond des vastes nuits des hivers, des étés,
dans l'infini des temps, des espaces cosmiques,
garderez-vous longtemps en vos rayons mystiques
l'universel secret des grandes vérités ?
Connaîtrons-nous, par vous, le sens des destinées
dans le tourbillon blanc des âmes qui sont nées,
sans savoir à jamais ni pourquoi, ni comment ?
Mais un jour sauront-ils, les hommes de la terre,
ce que cache à leurs yeux, comme un divin mystère,
dans l'azur éternel, votre étincellement ?
XXII
Ceux-là qui sont blessés dans le fond de leur être,
et dont le sang de l'âme a déversé ses flots,
ceux-là qui sont lavés dans l'eau de leurs sanglots,
les purs, les bons, les doux, que la douleur pénètre ;
ils savent que souffrir, c'est grandir et renaître,
que c'est le plus sacré, le plus rare des lots,
puisqu'il permet de voir, à travers leurs yeux clos,
le cœur saignant du Christ, le Do&eur et le Maître !
C'e t qu'ils souffrent toujours de l'amour essentiel,
car leur souffrance, elle est cette extase du ciel
qu'à ses malades, seuls, l'Homme Divin assure.
Et nul autre que Lui jamais ne peut guérir,
fut-il un très grand saint, ou fût-il un martyr,
le mal de l'invisible et mystique blessure.
XXIII
L'homme au grand front pensif, à l'œil ardent qui perce
les plus sombres secrets de l'océan profond,
lui, qui scrute la terre, et s'élance, d'un bond,
dans l'espace, où l'orgueil l'enivre et le berce,
nature et univers, dans toute chose il verse
le trop-plein de sa science, et rien ne le confond
dans le mystère auguste, insondable, sans fond,
où sa froide raison, depuis longtemps, s'exerce.
Mais, malgré son savoir, le pauvre ne voit pas
le dieu qui l'enveloppe à chacun de ses pas,
ni le souffle puissant qui rend l'âme féconde.
C'est que l'homme et aveugle, et que son œil trompeur
le détourne toujours - par ignorance, ou peur -
de la réalité sans fin de l'Autre Monde !
I
L'Asie était alors un séjour triste et vide.
L'homme obscur et craintif ne savait que très peu.
Pour lui, le monde était un tragique milieu,
entre le Roc énorme et la Forêt torride.
Alors, du fond du ciel, un Nuage de feu,
rayonnant de lumière et de flammes d'or fluide,
une fois descendit, à travers l'éther bleu,
jusque sur le bourbier de ce vieux sol aride.
Et l'on dit que de ce beau Nuage divin,
qui n'était point venu sur notre terre en vain,
sont sortis Quatre dieux, Porteurs de la Sagesse !
Et aujourd'hui, toujours, ces Envoyés du Ciel
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