|
L’Art du Vitrail en Belgique JEAN DELVILLE
Correspondant de l’Académie
Académie Royale de Belgique. Bulletin de l’Académie Royale des
Beaux-Arts de Belgique. Tome IV, 1922, pp. 186-203.
Je voudrais attirer sérieusement l’attention de la Classe des beaux-arts
sur la grave lacune qui existe dans le domaine, si intéressant au point
de vue de la décoration des édifices religieux, de l’art du vitrail dans
notre pays, c’est-à-dire sur la manière défectueuse et la facilité
déplorable avec lesquelles l’autorité supérieure, religieuse et civile,
accepte les projets de vitraux soumis à son approbation.
J’estime, quant à moi, que, dans l’intérêt de l’art en général, comme
dans celui des artistes en particulier, cette lacune pourrait et devrait
disparaître.
Elle pourrait disparaître, si l’on cherchait sincèrement à détruire la
cause du mal; elle devrait disparaître, parce qu’elle est, en réalité,
une véritable nuisance artistique qui a trop duré et dont les effets se
font sentir davantage encore, semble-t-il, depuis la guerre.
Il ne s’agit rien moins que d’empêcher la décadence complète de l’art du
vitrail en Belgique, en confiant à de véritables artistes décorateurs, à
des personnalités authentiques de l’art belge, et non plus à des
marchands de verres coloriés, le soin de décorer nos églises par des
vitraux d’art ayant une valeur artistique réelle.
J’ai pensé qu’il était de mon devoir de signaler à nies confrères de la
Classe des beaux-arts ce qu’il est permis de considérer comme étant une
calamité artistique. J’ose espérer que le cri d’alarme que je lance ici
n’aura pas été vain, la Classe des beaux-arts,
sorte de Conseil esthétique national, si j’ose ainsi l’appeler, ayant le
devoir, me semble-t-il, d’élever la voie chaque fois qu’il s’agit de
défendre les intérêts supérieurs de l’art, en même temps que la cause
des artistes. C’est du moins ainsi que je nie plais a me la représenter.
Ce n’est un secret pour personne que l’art du vitrail est,
devenu, depuis quelques années, le monopole presque exclusif de l’École
Saint-Luc. En rappelant le fait, mon intention n’est point de raviver
d’anciennes querelles. Je ne cède, croyez-le bien, à aucun besoin systématique de critiquer
grosso modo le caractère artistico-religieux de son enseignement,
quelles que puissent être les réserves qu’un artiste impartial serait en
droit de faire à ce sujet.
Mais tout le monde sait qu’on ne confie l’exécution des,
vitraux qui ornent nos églises qu’à des élèves sortis des écoles
Saint-Luc, et je n’hésite pas à dire que l’éducation artistique;
qu’y reçoivent ces élèves est incomplète et, dans tous les cas, n’est
point faite pour développer leur personnalité créatrice.
C’est que, sous le prétexte d’art religieux, on y enseigne la plate
imitation de l’imagerie religieuse; en un mot, one y enseigne cette
chose éminemment anti esthétique qu’on appelle le
pastiche.
Or le pastiche, en art, c’est la mort. Le pastiche n’est point la
tradition; c’est de l’impuissance sous son aspect le plus stérile. Cette
impuissance et cette stérilité artistiques de l’Ecole Saint-Luc
apparaissent, d’une manière flagrante. dans les productions de ses
élèves, notamment de ceux qui font le vitrail.
En effet, ce sont précisément ceux-ci qu’on encourage. C’est’ à,
eux seuls qu’on s’adresse chaque fois qu’il s’agit de placer un vitrail
d’art dans une église. C’est à eux seuls qu’on en confie-lai composition
et l’exécution. Aussi, leurs verrières portent elles toutes l’empreinte
de la même erreur : le pastiche.
Il en résulte une uniformité dans la banalité qui semble la marque
de fabrique – c’est le mot ! – du saint-luquisme.
Ce sont ces banalités-là que les autorités religieuses et civiles
choisissent, soit par préférence, soit par inconscience, mais surtout
par incompétence, pour orner nos sanctuaires!
Il suffit de visiter quelques-unes de nos églises pour se convaincre de
l’infériorité artistique des verrières qu’on y place et qu’on ose encore
appeler des « vitraux d’art ».
En réalité, l’art en est absolument absent.
Mais comment, dira-t-on, peut-il en être ainsi ?
Voici, en quelques mots, comment, depuis des années, à la faveur d’une
indifférence, pour ne pas dire complaisance, de certains corps
compétents, se perpétue le mal.
C’est, le plus souvent, un paroissien toujours « généreux et charitable
», selon la formule consacrée, « paroissien », en général, aussi dénué
de goût, faut-il le dire, qu’il est charitable, et qui, dans l’espoir
d’obtenir un certain nombre d’indulgences, exprime à la fabrique
d’église son désir de faire don d’un vitrail à sa paroisse.
C’est presque toujours le donateur ou la fabrique d’église qui fait le
choix de l’exécutant. Ce choix, est-il besoin de le dire se porte
invariablement sur des verriers ayant accompli leur éducation dans l’une
ou l’autre des écoles Saint-Luc, écoles qui ont, comme on le sait, la
prétention de monopoliser l’enseignement artistique religieux. Ces
verriers saint-luquistes livrent des projets à la façon mercantile dont
les représentants de commerce livrent leurs échantillons. On leur
commande un sujet religieux quelconque comme on commande chez
l’industriel d’en face une marchandise, l’art du vitrail étant devenu
une vulgaire et profanatrice industrie, représentée par quelques
artisans plus ou moins dégrossis et travaillant au rabais.
C’est que ces verriers ont seulement appris la technique matérielle du
vitrail en artisans plus ou moins habiles, je le veux bien, mais jamais
en artistes. Toute
l’esthétique du vitrail leur fait donc complètement défaut. De là un
manque absolu de personnalité et d’originalité dans leur dessin, leur
couleur et leur composition. Mais comme le souci et la compétence
esthétiques sont rarement les qualités dont font preuve les
administrations fabriciennes, ainsi que les conseils communaux
consultés, le placement des verrières s’accomplit sans la moindre
préoccupation de la valeur artistique de celles-ci.
Quant à l’autorité diocésaine, consultée, elle aussi, il semble bien
qu’elle ne s’oppose jamais au désir pieux du donateur ou du conseil
fabricien, puisqu’elle se laisse guider uniquement dans son approbation
automatique par des considérations de détail et de caractère
exclusivement théologique ou liturgique, ce qui, on en conviendra, n’est
pas suffisant.
L’autorité diocésaine reste clone indifférente, peut-on dire, à
l’esthétique du projet.
Le placement d’un vitrail dans une église est, on le voit, subordonné à
une autorisation préalable, mais cette autorisation est accordée
automatiquement.
Je viens d’indiquer d’une manière sommaire, mais exacte, les quatre
éléments d’ordre administratif qui accordent invariablement
l’autorisation, sans jamais se soucier véritablement de la valeur
artistique du projet, à savoir.: le donateur, la fabrique d’église, le
conseil communal et l’autorité diocésaine.
Il en est cependant un cinquième qui intervient : la Commission royale
des Monuments, a laquelle j’ai l’honneur d’appartenir en qualité de
Membre Correspondant et qui, j’ose le dire, malgré tout le respect que
je dois à mes collègues, semble s’être montrée jusqu’ici trop indulgente
à l’égard des projets médiocres qu’on soumet, en dernier lieu, à sa
compétence. En faisant allusion à cet organisme officiel, dont l’utilité
et la raison d’être ne sont contestées par personne, je ne cherche
aucunement à mettre en doute les bonnes intentions des hommes de probité
et de savoir qui le représentent. On peut même dire que ses dirigeants
tout au moins sont, plutôt bien disposés à l’endroit de la cause que je
défends et préféreraient voir de vrais artistes exécuter les projets de
vitraux.
Malheureusement, l’attitude générale de la
Commission
centrale apparais comme étant un peu trop passive, parce qu’elle semble
vouloir se complaire dans un rôle purement consultatif. Elle contribue
ainsi, dans une certaine mesure, à faire perdurer une situation de
nature à nuire à nos artistes en particulier et à l’art du vitrail en
général.
Cependant, il nie semble qu’elle pourrait user davantage du prestige
public dont elle jouit comme corps compétent, en réagissant, dans la
mesure des pouvoirs réglementaires dont elle est investie, contre les
effets désastreux de la routine administrative ou d’influences
étrangères à l’art, routine et influences qui se sont trop t’ait sentir
jusqu’ici, de l’avis de tous ceux qui sont las de voir déshonorer nos
édifices religieux par les fabricants de vitraux au rabais.
Il ne suffit pas, lorsqu’un projet de verrière est soumis à
l’appréciation de la Commission des Monuments, que celle-ci se contente
d’émettre quelques bienveillantes critiques d’ordre archéologique ou
héraldique, à propos de quelque détail insuffisant. Ce qu’elle devrait
faire avec plus d’énergie, c’est de protester d’une manière catégorique
contre la banalité de la composition, l’indigence du dessin et
l’inharmonie des couleurs, chaque fois qu’un projet malheureux et
indigne lui parvient, présenté par les conseils fabriciens d’églises, et
le dénoncer au Gouvernement comme inexécutable. En n’agissant pas de la
sorte, en ne mettant pas un terme à une situation routinière et
malfaisante, elle continue, Je le répète, à encourager tous les
Je viens, mes chers confrères, de vous signaler brièvement l’erreur dans
laquelle on semble vouloir persister en Belgique, erreur qui entretient
l’état de décadence dans lequel on a laissé tomber l’une des expressions
les plus merveilleuses de l’art décoratif monumental et religieux,
erreur qui consiste à confier à un petit groupe de pasticheurs
impuissants – ce sont, en effet, toujours les mêmes noies qui reviennent
dans les rapports des Bulletins
officiels de la Commission royale des Monuments – le soin d’exécuter
les vitraux de nos églises. C’est contre cette erreur que le Comité des
Correspondants de la Commission royale des Monuments s’est nettement
élevé, après que j’eus l’occasion de lui en faire comprendre tous les
inconvénients. Je me plais, à ce propos, à rendre hommage ici à M. Béco,
gouverneur du Brabant, président du Comité des
Correspondants, lequel
proposa à la Commission centrale un projet de circulaire à adresser aux
administrations communales et fabriciennes et par laquelle on engagerait
celles-ci à confier de préférence la décoration verrière à des artistes
qualifiés, c’est-à-dire ayant orienté leur talent vers la décoration
monumentale, et non plus à des quelconques et malhabiles artisans.
La Commission centrale s’empressa de répondre, à cette proposition
raisonnable, qu’elle ne pouvait souscrire au projet d’une pareille
circulaire. Et comme si elle voulait donner une preuve à l’appui de ce
qu’elle affirmait dans sa réponse à la lettre de M. le Gouverneur, elle
fit soumettre quelques jours après à l’avis du Comité des
Correspondants
un nouveau projet de vitrail destiné à l’une des églises de la province
de Brabant, lequel projet se distinguait précisément par la plus
lamentable banalité puisqu’il était l’un de ces tristes spécimens de
verrières totalement dépourvues d’art et qui font la honte de nos
sanctuaires! L’auteur était, en effet, un de ceux qui font du vitrail,
non pas un art, mais une industrie!
Ainsi donc, on le voit, ceux-là mêmes qui devraient être les premiers à
protester contre la profanation de l’iconographie verrière, laquelle
devrait être, en toute logique, laissée au goût supérieur de véritables
artistes, contribuent, à cause de leur trop grande passivité, à
favoriser, non pas les artistes, mais les marchands qui portent bien mal
le nom de « peintres verriers ». Un peintre verrier n’est pas seulement
un homme qui place plus au moins bien des fragments de verre colorié
dans des contours de plomb : un véritable peintre verrier est un artiste
décorateur qui possède l’art de la composition, du dessin, de la
peinture, cri même temps que le sens de la beauté, et qui, tout en
tenant compte de l’expérience d’une tradition, sait mettre en même temps
celle-ci au service de sa personnalité originale.
S’il n’est pas cela, le
peintre verrier n’est qu’un vulgaire pasticheur. Et c’est
malheureusement le cas pour la plupart de ceux auxquels, en Belgique, on
confie la conception et l’exécution des vitraux, à quelques très rares
exceptions.
Et ici la question se pose : faut-il, oui ou non, continuer à abandonner
le bel et grand art du vitrail à des verriers pasticheurs, ou faut-il,
comme on le lait dans d’autres pays, le replacer entre les mains plus
conscientes des vrais artistes décorateurs?
Quant à moi, qui n’ignore pas tout à fait les ressources artistiques que
de vrais artistes peuvent tirer de cet art merveilleux et
essentiellement décoratif, pour avoir eu l’occasion de le pratiquer, – à
l’étranger! – je n’hésite pas à répondre :
oui, il faut arracher l’art du
vitrail des mains
de
ses profanateurs et le replacer dans celles d’artistes consciencieux et
originaux.
Certains, je le sais, objecteront que nos peintres ne sont pas
suffisamment familiarisés avec la
technique
du vitrail. Cette
objection, je m’empresse de le déclarer, est vaine. Elle est précisément
celle qu’on faisait en Angleterre, à l’époque, pas bien éloignée, où
Ruskin, le grand esthète anglais, avec William Morris, Watts,
Burne-Jones, Walter
Crane,
et bien d’autres
artistes
distingués résolurent de tenter là rénovation du vitrail en
Grande-Bretagne. Cette rénovation s’est faite. Et depuis, on peut
admirer partout dans les églises et les universités du Royaume-Uni les
splendides verrières qu’y ont exécutées
Est-il besoin de rappeler les vitraux remarquables de Burne-Jones, lui
qu’on avait cru le moins apte à adapter son dessin aux exigences de la
couleur verrière?
Tous ceux qui visitent l’Angleterre et l’Écosse en artistes sont
unanimes à dire que Burne-Jones a réalisé dans l’art du vitrail de
véritables chefs-d’œuvre de style, de composition et de couleur. Pour ma
part, je n’hésite pas à affirmer que ses immenses verrières de
l’Université de Glasgow, ainsi que celles de la vieille église de
Paisley, en
Écosse, égalent, en beauté de style et en richesse de couleur, les plus
beaux vitraux du XII et du XIIIe siècle, sans oublier celles qu’il
exécuta pour la cathédrale et l’Université d’Oxford, du Collège de
Cambridge,
de Bradfield, de l’Abbaye de Waltham, ni celles de la cathédrale de
Salisbury et de Birmingham et qui laissent une impression inoubliable à
ceux qui eurent l’occasion de les contempler.
Voilà ce que peut un artiste, quand il adapte son talent de dessinateur,
de compositeur et, de peintre à l’art splendide du
Rares sont d’ailleurs les peintres anglais qui n’ont pas, depuis,
exécuté des vitraux, soit pour des monuments religieux et civils, soit
pour des hôtels ou des maisons particulières. Aussi, dans toutes les
écoles d’art d’Angleterre, l’art du vitrail
fait
maintenant partie intégrante de l’éducation artistique. Et il cri est de
même en Amérique, en Allemagne, en Hollande, en France, en Italie et
ailleurs, où ce sont des artistes qui exécutent les cartons et en
dirigent l’exécution.
Ce n’est qu’en Belgique qu’on s’obstine à confier cet art éminemment
précieux, non pas à des personnalités artistiques connues, mais à des
ouvriers parmi lesquels se trouvent, sans doute, des artisans plus ou
moins habiles, mais totalement dépourvus, dans tous les cas, du haut
sens esthétique qu’exige la conception du vitrail.
Pourquoi ne suivrait-on pas chez nous l’exemple de ce qui se fait dans
les autres pays? Manquons-nous d’artistes capables? Nos artistes
sont-ils inférieurs? La Belgique est-elle une nation artistique mais
impuissante à employer les véritables ressources dont elle dispose,
impuissante à utiliser véritablement les talents divers qui s’y
manifestent? Il semble bien, à voir les choses de près, qu’il en est
ainsi.
Cependant, je pense que nous possédons tous les éléments de valeur, mais
que nous ne savons, en effet, mettre leur valeur à profit. Je pense
aussi que les pouvoirs publics, en général, et particulièrement,
peut-être, l’Administration des Beaux-Arts, sont, en grande partie,
responsables de cet état de choses qui fait qu’on ne donne pas assez
d’occasions à nos peintres de déployer leur talent dans les diverses
manifestations de la production artistique.
La marche à suivre est celle qui, à l’heure présente, est suivie dans
d’autres pays. Elle consiste à employer des artistes peintres dont
l’éducation est complétée par l’étude des adaptations décoratives pour
l’exécution des verrières d’art. J’ai la profonde conviction que si nous
procédions ainsi, dans notre pays, nous obtiendrions, au bout de peu de
temps, des résultats surprenants.
C’est d’ailleurs la voie suivie dans le passé, pendant des siècles, où
l’on voit, pour ne citer que les noms les plus illustres de l’art
pictural ancien, les Van Eyck, les Leonardo da Vinci, les
Lucas
de Leyde, les Albert Dürer, les Lorenzo Ghiberti, les Vasari, les
Holbein, les Van Orley, les Van Dyck, etc., exécuter les cartons des
vitraux et diriger leur exécution. On peut dire que du moyen âge à la
Renaissance les verrières qui décorent si glorieusement et si
fastueusement les cathédrales, les églises et les chapelles, étaient
l’œuvre, non pas de fabricants, mais de grands peintres. Il n’entre
point dans mes intentions de faire ici l’histoire du vitrail, mais il me
plait
cependant de rappeler que l’art du
vitripictor est l’une des plus belles, des plus riches
efflorescences de la pensée esthétique décorative et qui s’est déployée,
dans. toute la splendeur de sa magie, à travers le mysticisme
chrétien.
On peut dire que les vitraux, venus d’Orient, sont comme une sorte de
transfiguration de la mosaïque, car c’est, en effet, l’iconographie
religieuse des premières basiliques byzantines qui leur donna naissance.
Mais le vitrail, s’il semble, depuis, avoir servi à illustrer plus
particulièrement le dogme catholique, en s’adaptant, d’une manière
merveilleuse et grandiose, à l’architecture des églises, peut également
s’adapter à des architectures civiles, à des monuments modernes. Son
procédé, sa technique, son esthétique peuvent répondre à toutes les
exigences de l’art monumental décoratif de n’importe quelle époque. Il y
a peut-être lieu de s’étonner de ce que nos architectes modernes ne
songent pas davantage à employer plus souvent, en Belgique notamment,
cette forme prestigieuse et somptueuse du décor.
En le faisant, ils aideraient grandement à provoquer une rénovation de
la peinture sur verre, ainsi que cela s’est fait en Angleterre.
Mais, je le répète, pour qu’il en soit ainsi, pour qu’une résurrection
de l’art du vitrail puisse se produire, il faut que l’on
confie à des artistes de valeur,
à des personnalités du monde de l’art, et non à des ouvriers verriers
seuls, ces sortes de travaux.
Si au
XIe,
au XIIe,
au XIIIe
siècle les églises de Poitiers, de Bourges, de Sens, du Mans, celles de
Reims, de Chartres, de Tours, de Rouen, etc., pour ne citer que les plus
célèbres du beau pays de France, voient leurs grandes fenêtres ogivales
s’emparadiser de vitraux magiques qui font l’étonnement et
l’émerveillement de nos yeux, c’est parce que ces vitraux sont l’œuvre
des meilleurs artistes de l’époque, c’est-à-dire qu’ils furent exécutés
d’après leurs cartons et sous leur direction.
Il en fut de même pour les monastères, les chapelles et les châteaux des
XIVe
et XVe
siècles, dont les fenêtres furent enluminées par de véritables artistes.
C’est, en effet, au XVe siècle que le pape Jules Il fit venir à Rome le
grand peintre verrier Guillaume de Marcillat, afin d’y exécuter des
vitraux d’après les cartons de Raphaël.
C’est vers le XVIIe siècle, époque de décadence, qu’on vit,
peu à peu, l’art magnifique du vitrail commencer à être méconnu et qu’on
se mit à en confier l’exécution à des artisans copistes. Le mauvais goût
s’accentua dès lors de plus en plus. Le vitrail y fut tellement
dédaigné, que des Jésuites firent murer, à Florence, des vitraux
admirables du XIIe et du Xllle siècle!
Le XVIIIe siècle a, pour ainsi dire, systématiquement détruit
les belles verrières existantes. Le grand art du vitrail y fut
complètement abandonné et remplacé par de petits et insignifiants
vitraux d’appartement.
Le réveil de l’architecture gothique au XIXe siècle eut pour
effet de réveiller en même temps l’art du vitrail. Malheureusement, ce
retour archéologique et souvent maladroit au moyen âge a fait qu’on a
négligé de s’adresser à des artistes et qu’on a abandonné, en général,
la peinture sur verre à des artisans impuissants.
Ce que nous appelons aujourd’hui le saint-luquisme, c’est à-dire l’école
des pasticheurs, n’existait pas au moyen âge. Les vitraux de cette
époque – Dieu merci! – ne sont point des pastiches, mais bien des
créations personnelles d’artistes œuvrant selon la tradition vivante et
le sentiment religieux de leur temps. Les artistes d’alors trouvaient,
pour l’exécution de leurs cartons, des artisans habiles et honnêtes au
sein de ces admirables corporations d’art qui resteront l’honneur d’une
époque qui a su, comme nulle autre, pour me servir d’une expression
typique de Victor Hugo,
harmoniser « l’énorme » et le « délicat ».
C’est malheureusement le contraire qui se voit aujourd’hui, surtout dans
notre pays, oit c’est l’Ecole Saint-Luc qui monopolise la pastichisation
verrière la plus banale qui soit, sous le prétexte de la restauration de
l’art religieux, comme si l’art religieux devait se limiter à une
imagerie dépourvue de caractère, conçue en dehors de toute personnalité
artistique. Rien de mieux que de chercher à restaurer l’art religieux
pour l’adapter aux églises de style ogival, mais il ne faut pas que
l’art du vitrail, cette expression merveilleuse de l’art religieux,
continue
à devenir la proie d’enlumineurs de mauvais goût; en un mot, il ne faut
pas qu’il tombe entièrement entre les mains d’un clergé sans esthétique.
Certes, l’art du vitrail exige de celui qui le pratique un esprit
religieux, puisqu’il n’est autre, en somme, que la spiritualisation de
la forme et de la couleur. Il faut, évidemment, pour le pratiquer, une
conception esthétique supérieure, autrement supérieure, on en
conviendra, que celle qu’en a un peintre de vaches ou de chiens, par
exemple. Pour faire du vitrail, il faut être un idéaliste en art,
c’est-à-dire le contraire d’un artiste ignorant qui se complait dans une
instinctive et épaisse virtuosité et qui, sans cesse, refait le même
tableautin pour les besoins de la vente. Mais cela ne veut pas dire que
pour savoir exécuter le vitrail, il suffit d’être un bigot et de
connaître son catéchisme par cœur. Si la condition première de la
peinture dans les églises est, pour l’artiste, un certain sens mystique,
eh bien! je n’hésite pas à le dire, rien n’est moins mystique, rien
n’est moins religieux, et rien
n’est moins artistique que les productions du saint-luquisme,’ à
quelques très rares exceptions.
Quel serait donc le moyen le plus sûr pour mettre, dans une certaine
mesure, un terme à cette décadence, à cette profanation, peut-on dire,
de ce bel et noble art de la peinture sur verre?
A mon humble avis, il n’y en a qu’un, facilement réalisable :
que l’autorité supérieure prenne
la décision formelle d’obliger les administrations fabriciennes de
s’adresser, pour l’exécution des cartons, non plus à des peintres
verriers sans éducation artistique, mais à des artistes de valeur, tout
au moins à ceux qui tendent leurs efforts vers le grand art décoratif
monumental.
Il y a quelques années à peine, on voyait encore à Gand le verrier de
Béthune qui exécutait des verrières d’après les cartonniers artistes. A
Bruxelles, le verrier Capronnier s’adressait de préférence à Charles De
Groux.
Le roi Léopold lere, dans le cours de son règne, encouragea
particulièrement l’art du vitrail dans notre pays. Lorsque, en 1832, le
roi Louis de Bavière fit construire à Munich la cathédrale en style
ogival du XVe siècle, c’est à des peintres munichois connus qu’il fit
appel. En France, dès 1830, l’art du vitrail revit. Les peintres Lacoste
et Régnier en font. En 1842, Ingres dessina, en collaboration avec
Viollet-le-Duc, dix-sept cartons pour la famille d’Orléans, et en 1844
le peintre Chenavard fit une exposition de ses vitraux aux
Champs-Élysées à Paris, avec l’appui du Gouvernement. La fameuse
manufacture de Sèvres fit exécuter de nombreux vitraux par des artistes
français, et les ateliers spéciaux de Metz et du Mans ont fait. dans ce
sens des efforts répétés.
Le gouvernement français confia au jeune peintre Maréchal les verrières
de l’église Saint-Vincent de Paul, à Paris, en même temps qu’il confia à
ce même artiste la restauration des merveilleux vitraux de la Sainte
Chapelle. Au peintre Lusson, il confie de vastes travaux de vitrerie de
l’église Sainte-Clotilde, de même qu’à Galimard et Jourdy, élèves,
d’Ingres.
Eugene
Delacroix, lui aussi, exécuta des cartons pour l’église de Dreux, en
1842. Les artistes Dubois, Flandrin, Ziegler, Decaisne, Deveria,
Steinheil en exécutèrent pour le compte de la
manufacture
de Sèvres.
Le peintre Jean-Paul Laurens exécuta un vitrail représentant le
Jugement dernier au château de
Chaumont-sur-Loire. Le peintre Baudry, le décorateur habile de l’Opéra
de Paris, exécuta des vitraux remarquables, ainsi que les peintres
contemporains Charles Besnard et Maurice Denis, etc.
Je pourrais allonger la liste des artistes qui, à l’étranger surtout,
furent appelés par les pouvoirs publics, civils et religieux, à exécuter
des vitraux. Si j’ai tenu à en citer quelques-uns, c’est pour montrer
qu’il est possible de pratiquer cet art, qui exige des capacités de
dessin et de composition,
plus
peut-être que nul autre, en dehors des écoles particulières de
Saint-Luc, qu’il ne faut pas confondre avec la fameuse confrérie de
Saint-Luc existant à Lyon en 1496, véritable confrérie d’art celle-là,
et où l’on exigeait des preuves sérieuses de capacité dans le métier, si
l’on en juge par l’article 46 du règlement du grade de compagnon
verrier, et dont voici le texte en français de l’époque : «
si compagnon verrier veult maistre passer, fera ung disner au dis
maistres verriers jurez dudit mestier bien et honnestement ».
En ce temps-là l’art de la peinture sur verre n’était pas un commerce.
L’exécutant du carton et du vitrail était lui-même un artiste ayant reçu
une éducation complète. Le métier était considéré d’ailleurs comme une
chose sacrée. 11 était même tenu secret, afin qu’il ne fût point
profané, ceux qui le pratiquaient étant des artistes guidés par un idéal
élevé.
C’est, en vérité, à partir du XVIIe siècle que le métier, à
mesure que le goût artistique faiblit, se commercialise. On abandonne
alors cet art à ceux qui ne sont pas
maistres. Des documents de
l’époque nous montrent des devis de marchands de vitraux disant
textuellement, au sujet de l’exécution des cartons
« Vous le ferez faire par qui vous voudrez. Nous ne nous occupons pas de
ces choses. Nous vendons
à
autant le pied... »
Notez qu’il s’agissait de travaux de verrières, en 1640, pour l’église
d’Auch et que le devis en question est signé par le peintre verrier de
l’époque, Rimangia (LEVY,
histoire
de la Peinture sur verre.)
Nous sommes loin, déjà, comme on le voit, de la probité artistique de
ces groupements corporatifs composés de religieux et de laïques, dans le
genre de ceux dont les membres s’appelaient les « frères pontifes » et
auxquels nous devons les premiers et les plus beaux vitraux qui décorent
les cathédrales d’Allemagne, d’Angleterre, de France et d’ailleurs.
Et ainsi, peu à peu, cette peinture sur verre que des artistes
consciencieux avaient, dans le cours des siècles, élevée au sommet de
l’art, à mesure que les maîtres verriers, ces imagiers du moyen âge, –
ces alchimistes transmutateurs faisant jaillir dans la lumière et dans
les ombres des édifices religieux des paradis de formes et de couleurs,
– progressaient dans l’art du dessin et de la composition, c’est-à-dire
dans le grand style religieux et artistique de leur temps, peu à peu,
dis-je, cette peinture sur verre dégénéra, jusqu’à ce qu’elle devînt ce
qu’on en a fait en Belgique, actuellement, hélas !
Fait caractéristique, c’est dans les pays où le saint-luquisme n’a pu
entièrement exercer son appauvrissante influence, que la
Si donc en Grande-Bretagne les artistes peintres se sont mis a pratiquer
l’art du vitrail, pourquoi ne pourrait-il en être de même dans notre
pays, où les nombreuses églises nous montrent Île si glorieux et anciens
exemples de beautés verrières?
Si nos artistes ont à connaître et à observer dans
la
composition des sujets religieux destinés aux églises les règles du
symbolisme hiératique et dogmatique, ils s’y appliqueront autant et
aussi bien que n’importe quel autre verrier. Ils sauront, mieux quo de
simples artisans copistes, mettre leur talent au service de la pure
esthétique religieuse. L’essentiel, c’est qu’ils puissent, au lieu de se
livrer à de plats et vulgaires décalques archéologiques, à
d’inexpressives et monotones imitations, créer des
œuvres
vivantes, idéales et originales à la fois.
Respecter les traditions artistiques religieuses n’implique nullement
qu’il faille faire acte de servilité absolue en faisant fi de toute
création personnelle.
Sous ce rapport, je suis heureux d’être en accord avec de nombreux
prêtres éclairés. Je cite avec plaisir ce passage de l’ouvrage bien
connu du révérend père Cahier : MELANGES
Ces paroles du père Cahier ne sont-elles pas la condamnation même de
l’erreur dans laquelle sont tombées les écoles Saint-Luc, erreur qui
nous a valu depuis quelques années tant d’accablants pastiches?
Et cette erreur menace de se perpétuer si l’on ne réagit pas,
c’est-à-dire si l’on continue à commander des projets de vitraux à des
fabricants de peinture sur verre, à ces mercantis de l’art religieux
moderne.
Malheureusement, ces commandes se multiplient! Il suffit de jeter un
coup d’œil sur les bulletins officiels spéciaux pour se rendre compte du
grand nombre de verrières commandées chaque année par l’es conseils
fabriciens et les pouvoirs publics à des marchands verriers qui, le plus
souvent, ne savent ni composer, ni dessiner, ni peindre. Jamais, vous
n’y verrez qu’on s’est adresse, comme cela se l’ait en Angleterre, en
France, en Italie, en Hollande, à des artistes connus et que leur
tendance désigne pour l’exécution de tels travaux.
Aussi est-ce dans l’espoir de voir la Classe des beaux-arts s’émouvoir
de cet état de choses que je nie suis permis d’attirer son attention,
cri la priant de bien vouloir intervenir, avec l’autorité académique
dont elle jouit, auprès des autorités supérieures gouvernementales.
Je ne me dissimule point, mes chers Confrères, les difficultés qu’on
peut rencontrer pour atteindre un résultat sérieux dans le sens que je
viens d’indiquer. Rien n’est moins aisé, je le sais, que de vouloir
aller à l’encontre de l’inertie routinière ou de la mauvaise volonté des
uns et des autres.
Cependant, je’ pense que si la Classe des beaux-arts, corps supérieur
formé de compétences reconnues, formulait un vœu favorable en appuyant
les observations que je viens d’avoir l’honneur d’émettre, elle pourrait
aider sérieusement à apporter un changement sensible dans la situation
présente. Elle contribuerait en même temps à faciliter aux jeunes
peintres les moyens de s’essayer dans cette carrière si intéressante de
l’art du vitrail et permettrait à des artistes qualifiés de s’engager
dans cette voie qui semble appeler tout naturellement le caractère de
leur talent.
Messieurs, le veau que je vous propose d’émettre serait à adresser au
Gouvernement, peut-être aussi à l’Archevêché de Malines...
Voici d’ailleurs le texte que je soumets à votre approbation et qui,
naturellement, pourra subir certains amendements, si vous le jugez
nécessaire.
VŒU.
La Classe des beaux-arts, désireuse de voir se manifester en Belgique
une rénovation du noble art du vitrail, rénovation analogue à celle qui
s’est déjà , manifestée en d’autres pays, exprime le vœu qu’il serait
hautement désirable que les pouvoirs publics, religieux et civils,
eussent à cœur d’empêcher les administrations fabriciennes, et plus
particulièrement le clergé, de détruire l’harmonie décorative de nos
édifices religieux, anciens ou modernes, par une décoration verrière qui
n’est, le plus souvent, comme on l’a dit, que la parodie du sentiment
qu’elle prétend évoquer.
La Classe des beaux-arts estime qu’il est nécessaire, à tous les points
de vue, que les projets de peinture verrière ne soient plus confiés
exclusivement à des peintres verriers plus ou moins industrialisés, mais
à des artistes de talent plus spécialement qualifiés, c’est-à-dire à nos
peintres décorateurs.
|