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LES SPLENDEURS
JEAN
DELVILLE
OSCAR
LAMBERTY, ÉDITEUR
70. Rue
Veydt (Quartier Louise)
Les poèmes qui composent le présent volume et qu'un éditeur belge, homme de goût, n'a pas craint de présenter au public lettré, ont été écrits par un peintre. C'est peut-être le reproche que ne manqueront pas de faire à l'auteur certains esprits à préjugés qui pensent, à tort ou à raison, qu'un peintre « ne doit pas écrire », et surtout pas des poèmes ! Se servir du langage des dieux, éprouver l'ivresse lyrique, donner à sa pensée une forme littéraire est, à les entendre, pour l'homme du pinceau, une erreur; je ne sais jusqu'à quel point le présent livre de vers leur donnera raison. Mais, est-ce la faute à l'auteur, si les « puissances suprêmes » qui président à la naissance et à la destinée de l'homme ont déposé dans son berceau le double don. - oh! combien douloureux dans notre chère Belgique et en nos temps de matérialités mercantiles - de l'Art et de la Poésie? Qui donc peut poser, ou imposer, des limites aux facultés humaines, et mettre obstacle aux impulsions supérieures innées? L'Esprit souffle où il veut. Je n'ignore point d'ailleurs qu'il est souvent malaisé de mener de front deux arts à la fois. Se sentir doué pour les expressions différentes du Beau n'est pas toujours enviable, bien loin de là! Eprouver le tourment de peindre ou de dessiner, en même temps que la souffrance d'écrire, est une expérience intime qui tient parfois du drame. Peut-être qu'il s'en trouvera parmi les lecteurs et les critiques qui comprendront cela. Quant aux autres, ceux qui sont nés pour ne comprendre rien que ce qui constitue leur petit « moï » matériel, je n'ai qu'à leur présenter toutes mes excuses d'avoir osé ce livre, sans leur en avoir demandé la permission. Ecrire un poème entre deux coups de pinceau, c'est tout de même faire dé l'Art, la chose la plus précieuse et la plus méconnue en ces temps-ci! JEAN DELVILLE
Je crois à tout ce que la foule aujourd'hui nie aux puissances du ciel et à l'humanité, à tout ce qui se vêt de rêve ou de beauté, à l'esprit éternel, à l'âme et au génie.
Je crois à l'amour pur et à la poésie, à la calme sagesse, à la simple bonté; puisque l'Idéal, seul, est la Réalité, je crois à tout ce qui fait l'ordre et l'harmonie.
C'est qu'en moi, dans mon cœur de candide croyant, je sens vivre à jamais une force divine. Le doute n'atteint pas le dieu pur dans l'enfant.
Et c'est parce que tout m'enchante et m'illumine, que je ne sais point croire aux puissances de l'or, et que je ne crois pas au néant de la mort !
Qu'importe si des gens au front dur et étroit, et dont le crâne est plein de science positive, où jamais la lueur de l'idéal n'arrive, se rient du rêveur immortel et qui croit !
Le rêve pour ceux-là n'a plus même le droit d'occuper un instant notre pensée active. La beauté n'est qu'une ombre inutile et tardive pour tous ceux dont l'esprit dans le doute décroit.
Mais le Poète est sourd au rire utilitaire et, les pieds dans la boue impure de la terre, il marche en contemplant les étoiles du ciel.
Ne sait-il point, d'ailleurs, en son âme ravie, qu'ils seront à jamais voués à l'irréel, ceux qui sépareront le rêve de la vie !
Si nos vers sont moins beaux que les proses antiques, que l'Aède rythmait aux flots bleus de la mer, c'est que nous n'avons plus; en ce siècle de fer, le sens divin des mots calmes et eurythmiques.
Sous le marbre empourpré des sonores portiques, l'hymne sacré montait vers l'éternel aether. Et aux dieux le poète était doublement cher.. Jamais il ne brisait les règles poétiques.
Athènes les a vus, ces chanteurs bienheureux ! La rose et le laurier pleuvaient souvent sur eux, car la foule, à leurs pieds, jetait ses doux hommages.
Mais à notre âme folle, à nos cœurs excités, par les bruits discordants de nos sombres cités, il faut les chants de haine et des cris pleins de rages!
Muses de la Douleur, dites vos chants funèbres ! Un Poète a franchi le seuil clair de la Mort., Il était simple et grand, car il dédaignait l'or. Comme un soleil son cœur dardait dans les ténèbres.
Sur son front chauve et pur nul n'a mis le laurier. Il n'a pas même su le dédain de la foule. Il vécut doucement comme un fleuve s'écoule. Le Silence l'aimait et l'écoutait prier.
Puisqu'il a révélé leurs splendeurs inconnues, puisqu'en chantant il a dit leur pure beauté, Muses, vous qui savez tout ce qu'il a chanté, dites sa gloire immense à la terre et aux nues !
Que son nom oublié fasse vibrer l'éther, et que les éléments, pleins de choses sublimes, reconnaissent aussi, dans l'ampleur de ses rimes, les harpes d'or du ciel dans les vents de la Mer
Ses beaux chants alternés n'étaient que des prières,, des hommages divins à l a beauté des dieux. Mais ces hymnes sacrés, pour nous, étaient trop vieux ! Nous aimons le chœur vain des humaines chimères.
Mais vous, Muses, les sueurs du Poète inspiré, entre toutes, et tous, les âmes les plus belles, qui gardez le trésor des lois universelles, dites la gloire immense où ce frère est entré!
Dites combien ses chants étaient pleins de vous-mêmes, de la suavité sereine de vos voix, que l'on entend passer dans la paix des grands bois, à l'heure où les cœurs purs font des songes suprêmes.
Et, seules à savoir le secret de ses vers, que nous trouvons encore vides et inutiles, faites que le Poète inconnu dans nos villes soit aimé par les dieux cachés dans l'Univers !
Il faut pour que la vie en la lumière vibre, pour que le drapeau blanc de la paix soit planté, les hommes pleins de force et d'humaine beauté ; il faut, sous les fronts clairs, la pensée plus libre.
Les forces dont le choc font la ruine et la mort, dont le pouvoir mauvais et lâche perpétue tout ce qui fait le mal, ce qui souille et qui tue et met toute raison dans le poing du plus fort,
ce sont celles qu'il faut que du bras tu refoules jusques au fond impur des ombres du passé, afin que le droit seul à jamais soit fixé dans l'âme encore obscure et mouvante des foules.
Pour que le sang divin fasse germer des fleurs sur l'abîme grondant de la terre asservie, donnes, immensément, les souffles de ta vie, où l'on doit voir vibrer l'aube des temps meilleurs.
Donne-toi tout entier ! Que l'œuvre s'accomplisse ! Si l'effort est puissant, la victoire est au bout. Aux flancs du monstre noir, qu'on te trouve debout, dans la rouge splendeur de ton grand sacrifice !
Car lorsque les combats et les luttes sont tels, que c'est l'idée sainte et morale qui guide, miraculeusement, dans leur présence fluide, les anges et les dieux se mêlent aux mortels !
L'homme est une âme libre et faite de lumière. L'esprit divin, en lui, l'illumine et le meut. On le voit sur son front, seulement quând il veut que la vérité soit en marche sur la terre.
C'est alors qu'en marchant, de sa main rude et fière, il élève toujours, aussi haut qu'il le peut, un flambeau rayonnant et dont l'ombre s'émeut, symbole où luit l'éclat de sa pensée altière.
Hélas 1 l'homme parfois s'enveloppe de nuit. Et le dieu libre, alors, soudain, s'évanouit pour devenir esclave obscur ou fanatique.
Adieu la trinité du Vrai, du Bien, du Beau ! Car il a, d'un effort barbare et satanique, de son grand souffle noir renversé le flambeau !
La force est un élan de sagesse exaltée, lorsqu'elle-fait tenir en nos viriles mains, l'arme rougie au feu des grands devoirs humains, et qu'elle est la justice ardente et révoltée.
Elle est alors le verbe angélique fait chair ; elle est l'esprit luttant, elle est la flamme leste, et fait de l'homme un dieu plein de pouvoir céleste qui l'emporte aux combats divins, tel un éclair.
Elle est, lorsqu'on la veut par la bonté régie, tout le geste fervent de notre âme qui croit, tout le farouche orgueil de l'être pour le droit ; elle est le vouloir pur et la sainte énergie.
Saisis le fer sacré des suprêmes efforts ! Sois celui dont l'amour est semblable à la haine, quand un frisson nouveau le secoue et l'entraine dans l'ivresse et l'ardeur glorieuse des forts !
Lève-toi, doux rêveur, quand un peuple se lève ! O fier poète, écris ton œuvre avec ton sang ! Regarde, à l'horizon, de son bras frémissant, la Muse qui te tend la poignée d'un glaive !
Vois ! Sa lame flamboye et vibre de fureur ; sur son acier brûlant la colère étincelle; on dirait que l'esprit d'un archange est en elle. Le verbe s'est fait glaive au nom de la Douleur' !
Son nom est vénéré comme celui des dieux. Athènes l'a vu naître et vanta son génie, Et l'antique cité, par les Muses bénie, savait qu'Eschyle était sombre et prodigieux.
Le Théâtre est alors un lieu grave et pieux. Sur ses vastes gradins la foule pleure et prie, car le rite sacré que rend la Tragédie donne aux tourments humains un sens religieux.
Au siècle fabuleux où les chants sont magiques, Eschyle, évocateur des mystères tragiques, avait le front couvert de multiples lauriers.
Mais son tombeau de marbre où rien de vain domine, rappelle simplement ses purs exploits guerriers «Ici gît le soldat blessé de Salamine. »
Saint Georges, Saint Michel, suprêmes Egrégores, venant parfois du fond des horizons vermeils, reluisent, tout à coup, comme les beaux soleils dans la pourpre et les ors de soudaines aurores.
Et ils viennent à nous au jour providentiel, guerriers éblouissants de nos causes sublimes, quand les rois orgueilleux se grisent de leur crimes, quand le sang des martyrs vengeance crie au ciel.
Et ceux qui les ont vus dans leur ardent mystère surgir', puis disparaître au fond de l'inconnu, savent bien, quand l'instant du triomphe est venu, qu'une puissance auguste a passé sur la terre.
C'est qu'une force occulte et divine est en Eux ; qu'ils sont les grands destins inflexibles et sages, et que leurs gestes blancs sont d'étranges messages qui brillent dans la nuit des temps mystérieux.
Ces temps sont revenus, car tout se renouvelle. Ceux qui savent tenir le glaive dans leur main seront les enfants purs des mères de demain ils renaîtront au jour d'une vie nouvelle.
Le héros est celui qui partage et fait siens les espoirs douloureux des peuples qu'on oppresse. Et c'est pourquoi toujours, et, tout droit, il se dresse tel qu'on le voit sculpté dans les marbres anciens.
Et c'est lui qui revit, et c'est lui qu'on imite, quand nos fils courageux, fermes et sans effrois, aux torrents déchaînés du Barbare aux abois. font de leurs corps vainqueurs une rude limite.
Cherche la mort parmi tous ces jeunes guerriers, comme on cherche l'amour, l'espérance et la gloire, la source élyséenne où les héros vont boire le vin des immortels, a l'ombre des lauriers !
Marche donc, le front haut ! L'aurore purpurine est pleine des frissons d'un pur soleil levant.. Marche, libre et fort, et, le torse en avant, tu sentiras le monde - et Dieu - dans ta poitrine !
Seigneur, vous dont l'Esprit connait toutes les choses qui sont dans le passé, le présent, l'avenir, dites-nous si les temps de beauté vont venir?
Dites quand tomberont toutes les portes closes par la force et l'effort de tous ces poings de fer où s'amasse l'orgueil du monde et de l'enfer?
Car' nous voulons savoir si le bronze des chaînes qu'ont forgé de leurs mains les rois, les empereurs, va se briser, enfin, au choc de nos douleurs ;
si tout le vieux torrent de crimes et de haines sans cesse roulera ses lourds caillots de sang sous le regard glacé du grand ciel impuissant,
et si le dur destin qui fait nos destinées devra toujours mêler son triste et sombre bruit au vaste aveuglement des ombres de la nuit?
Dites-nous, ô Seigneur, si les heures sont nées où, du fond de l'abîme, on entendra les mots qui savent apaiser nos cris et nos sanglots,
et si dans le soupir qui monte de la terre, jusqu'à vous, ô Seigneur, et par nos morts porté, monte aussi le dégoût immense de la guerre?
Malgré que les mots saints de paix et de clémence disent de refouler les glaives au fourreau, des frères, rendus fous par l'orgueil du terreau, jettent les cris sanglants de la force en démence.
Si l'âcre odeur de sang qui vient de l'horizon, dans le jardin des rois se mêle au cœur des roses, près des hommes meilleurs et près des bonnes choses, ici, des agneaux blancs broutent le frais gazon.
Si des peuples, au loin, là-bas encor où gronde le rouge orage d'or et de fer et de feu, dans le meurtre brutal tombent devant leur Dieu, qui voulait la sagesse et l'unité du monde,
ici, l'oiseau gazouille et s'entr'ouvre la fleur, les chants et les parfums de la paisible terre sont comme de l'esprit qui sort de la matière, comme un sourire pur d'un frère à une sœur.
De beaux petits enfants marchent dans la prairie ; l'âme à l'âme, cœur à cœur et, la main dans la main, ils vont vers le grand rêve unique de demain, vers la fraternité divine de la vie.
Et tandis que le sang versé par les pervers fume dans les lointains de haine et de carnage, où la force est le crime et la mort de la rage, en eux vibre l'amour latent de l'univers.
Et d'un cri plus humain tout l'avenir appelle leurs doux destins éclos parmi des temps trop durs, et les petits enfants sont les géants futurs en qui grandit le sens de la Bonté nouvelle !
Les femmes seulement, dans leur grand cœur de mères, tout rempli d'un amour sublime et instinctif, savent l'horreur immense et sanglante des guerres, quand le glaive des Rois perce leur sein plaintif.
Du fond des temps obscurs, dès l'âge primitif, depuis que l'on se bat pour des vaines chimères, on les entend jeter au ciel inattentif tous leurs cris de révolte et leurs plaintes amères.
Mais Dieu, dans l'hymne noir des humaines douleurs, n'entend-t-il pas leurs voix, leurs rages, leurs clameurs, qui sont comme l'écho funèbre des batailles?
Où donc vont leurs sanglots qui se perdent dans l'air, et que fait-il du fruit béni de leurs entrailles, tout le sang de leur sang et la chair de leur chair?
A peine que la nuit, aux frissons de l'aurore, s'enfuit on ne sait où, et que le ciel se dore, le volet clos, tourné vers le clair horizon, s'est ouvert comme l'oeil de la simple maison, pour regarder, au loin, le réveil de la vie. On dirait que l'oiseau dans la lumière prie, et qu'il annonce ainsi, par le don de son chant, la divine splendeur du beau soleil levant. C'est l'heure où la beauté du monde va renaître pour l'espoir éternel et le rêve de l'être. Le ciel, l'eau, la terre, et l'homme, et l'animal, paraissent ignorer l'existence du mal, comme aux jours éblouis de l'enfance du monde, lorsque germait le bien dans la lumière blonde, aussi facilement que la fleur et le fruit. Tout est pur, tout est bon, tout est clair, tout reluit ! Le silence est vibrant d'un suave murmure. On entend palpiter l'âme de la nature, souffle mystérieux du fécond univers dont le poète emplit la chanson de ses vers, pour y chanter la grâce et la force et l'ivresse de ces dieux au cœur plein d'éternelle jeunesse, qui font jaillir la vie au sein noir de la mort en un immense, ardent, et lumineux effort. Et, dans la paix nouvelle où se meuvent les choses. l'or des rayons se mêle aux grands nuages roses, tandis qu'aux champs, là-bas, on voit les rythmes lents que fait le corps des bœufs majestueux et blancs qui, parmi, les vapeurs de la verte prairie labourent, simplement, le sol de la Patrie.
Chaque fois que l'aurore, au cœur pur de l'été, apporte son baiser de pourpre et de lumière, pour mêler à la vie un peu de leur beauté, il semble que les Dieux reviennent sur la terre.
C'est comme un rêve ardent et comme une prière ; c'est la bonne splendeur d'un mirage enchanté qui vient, du fond du ciel, nous verser sa clarté, âme d'or, frisson clair, souffle d'un saint mystère.
On dirait qu'ils sont là, les beaux et unes dieux, et qu'on entend partout leur lumineux murmure dans le réveil divin de la grande nature ;
et qu'ils sont apparus, tels qu'aux temps glorieux, sur la mer, dans les bois, sur les champs pleins de roses, dans leur immense amour des êtres et des choses.
Quelque chose de pur et de puissant, peut-être, sur le monde lassé doucement va renaître. Des hommes dont le cœur est sage et grand l'esprit depuis longtemps, d'ailleurs, aux hommes l'on prédit. Qu'importe à toi, douteur, dont la pensée est vaine ! La promesse est trop vague et encor incertaine, Et tu ne prévois rien, et ne sens pas venir cette immense douceur planant sur l'avenir. C'est que ton front durci, que l'orgueil seul élève, ne contient pas l'éclair prophétique du rêve, et que tu ne comprends de la réalité que ce qu'elle a de vain et de plus agité. Mais cependant, déjà, parmi l'ombre pieuse, comme dans la clarté sainte et silencieuse, dans la nuit et l'aurore, on peut bien percevoir le plus frémissement de ce nouvel espoir, puisqu'il semble parfois que le cœur de la terre s'en émeut, en silence, et comprend le mystère. Et toi qui ne sais rien du mystique frisson faisant vibrer la terre et l'astre à l'unisson dans un murmure lent de musique cachée, toi, de qui la chair est à la chair attachée, tu ne sauras jamais, dans tes vils intérêts, où la vie a scellé ses plus divins secrets, ni tu ne sauras point, dans ta chair en souffrance, en quoi le monde a mis sa nouvelle espérance ! Mon âme plaint ton âme et mon cœur plaint ton cœur, ô mon frère insensible à l'immense douceur, venant comme un parfum sur la pensée lasse, du fond mystérieux et aimant de l'espace. Et il me semble, à moi, malgré ton rire amer, réentendre jésus parler près de la mer, et redire à celui qui l'écoute et qui l'aime la parole d'Amour et de Bonté suprême. Et il me semble encor, dans les souffles des cieux, entendre palpiter la présence des dieux...
Vous n'avez pas su faire un seul geste d'amour. Pas un cri fraternel n'est tombé de vos lèvres. Et vous n'avez rien fait pour apaiser les fièvres de ces foules sans Dieu qui clamaient à l'entour.
Mais l'étrange clameur a grandi chaque jour. Et dans vos âmes, trop hautaines et trop mièvres vient se tapir la peur puérile des lièvres, mais qui fait battre un peu vos cœurs durs de vautour !
Déjà, dans les bas-fonds des villes monstrueuses, bâties par le sang, le vice et la laideur, le long des murs glacés de vos maisons peureuses,
monte un cri plein d'une âpre et fatale grandeur, et comme si c'était la voix même de l'ombre dans la force brutale et la force du nombre.
L'aube des temps meilleurs brillera-t-il un jour? Un frisson de bonté, de joie et de lumière, viendra-t-il secouer les flancs, durs de la terre pour en faire jaillir le véritable Amour?
Dans quels siècles lointains notre monde, à son tour, verra-t-il s'effacer la haine et la misère pour entendre vibrer le mot divin de a frère » sur les lèvres de l'homme? A quand ce pur retour?
A quand ce doux retour aux adorables choses, et qui font respirer le cœur charmant des roses, sans y voir le poison ou la trace du sang?
O vous, âges futurs que mon âme interroge, puissiez-vous n'être plus, sous un ciel angoissant, d'autres rouges bourbiers dans lesquels on patauge !
Comme la grande nuit attend la claire aurore, comme l'hiver aspire aux souffles de l'été, j'attends venir aussi l'inconnue clarté d'où le monde nouveau doit jaillir et s'éclore.
Comme le blé mûr songe aux prochaines moissons, comme l'immense azur appelle des étoiles, j'attends que l'heure vienne où se lèvent les voiles, où les dieux vont donner leurs divines leçons.
Comme tout ce qui pleure et souffre sur la terre, comme la vaste mer et la sombre forêt, mon âme triste attend, mon cœur profond est prêt ; je sens venir le flux dont tout se régénère.
Dans ce qui rêve et vit mes espoirs sont latents. L'universel amour transforme la nature. L'annonciation de la splendeur future, c'est tout mon Idéal méconnu que j'attends !
Maître, quand tu viendras parmi les hommes fous et qui ne savent point que l'heure est accomplie, dis-leur, dans ta suprême et divine folie, que le vrai Dieu d'Amour est au dedans de nous.
Quand tu seras parmi les peuples en délire pour leur montrer le sens mystique du savoir, fais en sorte qu'enfin, ô Maître, ils puissent voir, dans ce monde obscurci ta vérité reluire.
Mais lorsque, tout à coup, ils entendront le son de ta voix au dessus des voix pleines de haine, que ta divinité se fasse plus humaine, et que ton chant divin soit la simple chanson.
Car les mots par lesquels tu feras la lumière ne peuvent révéler l'Arcane et l'Essentiel, puisque, selon la loi, les grands Sages du ciel, jamais ne sont compris par les fous de la terre!
Parle encor de sagesse à ce monde incrédule qui ne sait rien de vrai de la vie et la mort. Parle sous les lueurs du dernier crépuscule, où dans le doute affreux l'espérance s'endort.
Dis à la foule obscure, au petit et au fort -- ceux qui te trouveront candide ou ridicule, - que le bonheur n'est point dans le pouvoir de l'or, lorsque l'esprit s'éteint et dans l'ombre recule.
Parle de pur amour aux cœurs sans idéal. Dis leur quel est le but suprême de la vie, afin que dans l'erreur ce siècle ne dévie,
et que le jeu mauvais des puissances du mal, n'entraîne pas avant dans le vice et la haine, dans le crime et l'orgueil, la Bêtise humaine !
Je suis l'âme qui cherche un chemin lumineux à travers l'ombre immense et vaine de la terre. Autour de moi, partout, s'agrandit le mystère. Le gouffre de la mort rend aveugles mes yeux.
A tâtons, cependant, dans la nuit vaste, j'erre. Et je marche, ou je vole, en esprit douloureux, vers le monde invisible où murmurent les dieux, sans que jamais je doute, ou que je désespère.
C'est que depuis longtemps, dans mon obscurité, la voix intérieure et divine a chanté, pour me dire en secret l'espérance suprême.
Et je sais qu'à travers la douleur et l'effroi, un jour, je trouverai, malgré tout, et quand même, la clarté que je cherche et qui se cache en moi !
Depuis que le soleil paraît chaque matin, depuis que l'homme dur est sur la morne terre avec tout son orgueil et toute sa misère, il forme aveuglément le bloc de son destin.
Il entasse depuis crime; douleur et haine. Et, à chaque moment, dans la nuit ou le jour, l'invisible et grand bloc se fait toujours plus lourd, au point d'en écraser toute la vie humaine.
De siècle en siècle, ainsi, s'est amassé le mal à travers le torrent des morts et des naissances, et sous l'effort mauvais des obscures puissances le monde peut ployer sous le fardeau total.
La masse en est si lourde et terrible, et si sombre, et le poids si pesant dans sa totalité, que s'il tombait, d'un coup, dessus l'humanité, il n'en resterait plus que du sang et de l'ombre.
Quelquefois, cependant, un peu de ce Karma, dans le cours douloureux et tragique des âges, fait de fléaux mortels et de vastes carnages, laisse tomber sur nous l'horreur qui s'y forma
La guerre qui s'abat féroce, expiatrice, le cataclysme fou, les bouleversements de peuples et de rois, tous les mauvais ferments qui paraissent partout et à l'heure propice,
ils sont la dette énorme du lointain passé, le résultat fatal, le sort inéluctable qui vient frapper toujours le vieux monde coupable dans l'acte et la parole, dans ce qu'il a pensé.
O divine leçon ! O justice immanente ! Avec son contenu de causes et d'effets la nature éternelle est pleine des reflets où se meut sombrement l'éternelle tourmente.
C'est la Loi : toute erreur se transforme en douleur, et chaque iniquité devient de la souffrance, car ce que l'homme croit hasard ou malechance, c'est le mal qui revient et dont il est l'auteur.
Ainsi, depuis les temps les plus obscurs du monde, en vertu de la Loi que nul ne reconnait, dans son vagissement tout être qui venait apporte dans son corps sa détresse profonde.
Et c'est pourquoi toujours les crimes répétés ont des crimes anciens à leur sanglante base, et que l'humaine chair se débat et s'écrase sous la masse et le poids des maux qu'elle a créés.
Mais malgré tout le poids de la sombre substance, où s'est accumulé le sort noir des humains, des Anges pleins d'Amour, de leurs divines mains, retiennent doucement la terrible puissance.
O visages de Dieu brillant dans les éthers, rosée ardente où luit le rêve des aurores, astres de pureté, mystiques météores, Vous êtes l'Espérance au cœur de l'univers !
Vous êtes des parfums de douceur et de grâce, des souffles flamboyants d'ineffable bonté ! Vous êtes, dans l'hiver, le Printemps et l'Eté, les roses de l'espoir souriant dans l'espace !
Vous êtes les Seigneurs, les Sauveurs, les Veilleurs, dont le geste maintient l'ordre des destinées au vaste tourbillon des âmes qui sont nées en des corps plus parfaits et des cerveaux meilleurs !
O Vous, soyez bénis ! Dans ces vers où je chante le secret de la Loi des grands Chocs en retour, je veux dire comment, par votre immense Amour, vous soulagez toujours l'humanité souffrante.
Mais parfois l'Un de vous, en suprême passant, vient poser ici-bas Ses beaux pieds de lumière, et c'est alors la paix dans la nature entière, car la Compassion de Dieu même descend !
Il vient. Elle est Sa chair. Elle est aussi Son verbe, puisqu'on entend la voix du monde dans Sa voix, et l'on peut voir encor dans Ses grands bras en croix i tous les péchés qu'il prend comme une vaste gerbe,
et qu'il serre ardemment sur son sublime Cœur, jusqu'à ce que le flux de tout le mal pénètre au fond des profondeurs divines de Son être, afin d'en absorber la multiple Douleur !
Vyasa, le Bouddha, ces lumières d'Asie, Thotet et Zoroastre, et Orphée, et jésus, quand sur la terre émue et triste ils sont venus, c'était pour embaumer les routes de la vie ;
C'était pour se donner aux fouies sans espoirs, à tous les possédés du mensonge et du vice, afin que par leur saint et vivant sacrifice, ils attirent sur Eux tous les grands désespoirs,
tous les efforts brisés, toutes les lassitudes des pauvres et des fous, des coupables, des gueux; c'était pour que jaillisse et retombe sur Eux tout le grouillant égout des vaines turpitudes.
Eux seuls, par leur Amour, plus divin et plus fort que le sort sous lequel l'âme obscure chancelle, sont, parmi l'océan de l'âme universelle, maîtres de la douleur et maîtres de la mort.
Et c'est encor l'Un d'Eux qui bientôt va paraître dans le miracle ardent de sa divinité, pour faire que, partout, se fasse la clarté, et pour dire aux puissants ce que demain doit être.
Et c'est lui l'Attendu, l'Elu depuis longtemps, celui qui va venir dans sa gloire mystique. Comme une volonté claire et mathématique son heure sonne au fond du mystère des temps.
Car c'est déjà depuis plus de deux mille années, aux siècles orgueilleux des juifs et des romains, que sa promesse luit sur les sombres chemins où sont les temples morts des croyances ruinées.
Et maintenant les jours mauvais sont révolus. Une aube radieuse et sacrée se lève. Le Christ encor revient ! L'OEuvre d'amour s'achève, malgré ceux d'aujourd'hui qui ne l'attendent plus !
(Pour le monument de Gabrielle Petit.)
Si tu lèves les yeux, ô passant périssable, vers le geste éternel de ce bronze vengeur, et que ton sang ne bout dans, le fond de ton cœur, c'est que tu ne sais point sa leçon admirable.
Apprends que c'est la loi : toute âme de valeur sait offrir à la mort sa jeunesse adorable. Un destin, à la fois splendide et implacable, :étroitement unit la gloire à la douleur.
C'est pourquoi maintenant la puissance qui tue fait surgir devant toi l'immortelle statue où se fixe à jamais l'exemple du martyr.
Car la voici debout, face au tyran immonde, et fera désormais qu'au tribunal du monde paraîtront chaque jour ceux qui l'ont fait mourir !
Des hommes de ferveur avec une âme d'ange avaient su, dans les temps ogivals pleins de foi, à la gloire du Christ, et par le vœu d'un roi, dresser vers le ciel bleu ce monument étrange.
Il était là debout pour des siècles nombreux, immuable et muet ainsi que le mystère, dans le travail' énorme et subtil de la pierre sculptée par les mains des artisans pieux.
Car ils avaient ainsi voulu fixer leur rêve, pour qu'à travers les ans, et pour l'éternité, dans toute la candeur de sa grave beauté, l'extase de leur âme en ce monde s'élève.
Mais un peuple de fous en furie est venu, en ennemi jaloux du style de la France, abattre, et empêcher désormais que soit vu, ce grand bloc de splendeur, d'amour et d'espérance.
Et rien de L'art divin de ce vivant passé, aujourd'hui, sur le sol dévasté ne subsiste, que les vagues débris d'un grand rêve cassé, parmi la cendre morne et la poussière triste.
Bloc de marbre empourpré des feux du ciel natal qu'embrase, encor le sang d'un rouge crépuscule, l'Autel de la Patrie, où le pur encens brûle, élève dans le soir son deuil monumental.
La foule pleure. Et puis, autour du piédestal, en silence, longtemps, pieusement circule. Tandis que sur le sol le laurier s'accumule, le nom des Morts se lit, glorieux et fatal.
Et quand la nuit étend son ombre solennelle sur le marbre sacré de ce fier monument, l'on croit voir à travers la fumée, un moment, le visage de ceux qu'on pleure et qu'on appelle, puis, sourire au milieu du funèbre décor, dans la flamme montant de ses grands trépieds d'or.
Jadis, quand on voulait porter aux Dieux l'hommage qu'un peuple pieux fait en des jours solennels où sourit le destin, devant l'Aréopage, de palmes d'or s'ornait le marbre des autels.
Plus tard, dans le cours sombre et chrétien de cet âge où tombaient les martyrs pleins de rêves réels, la foule des croyants, selon l'antique usage, trempait la palme verte en leur sang d'immortels.
Et vous, à voir saigner les flancs de la patrie dans la chair de ses fils et dans son pur orgueil, vous, poètes sacrés, dont l'âme chante et prie,
sur les tombeaux où vient s'incliner notre deuil, faites graver des vers majestueux et calmes, emplis de la beauté pacifique des palmes.
Heureux ceux qui n'ont point connu le mal de croire à l'idéal, à la sagesse, à la beauté, -en ces temps où les dieux seuls de l'iniquité vont trôner dans le sang, dans la boue et la gloire !
Ceux qu'un épais bandeau plonge dans la nuit noire, ils sont heureux, ceux-là, d'avoir toujours été plus près du grand néant de la réalité, car le rêve, pour eux, est vain et illusoire !
Ils n'entendront jamais tous ces cris de douleur qu'arrache tristement, du tréfonds de son cœur, l'artiste, âme exilée en leur monde exécrable.
La vie, elle est d'ailleurs très paisible pour eux, et, dans leur vide immense et bête, ils sont heureux, comme des animaux vautrés dans leur étable!
Vous êtes riches, oui ! Mais tout l'argent et l'or, dont vous savez bien l'art d'accaparer la masse, vous font une si laide et si dure carcasse qu'on ne distingue plus l'homme du coffre-fort,
et que l'on peut bien voir s'incruster à la place où le cœur humain bat son tendre et rouge essor, quelque chose de froid, glacé comme la mort, où plus aucun frisson d'humanité ne passe.
Vous êtes riches, mais pauvres, en vérité ; vous n'avez point connu le rêve et la beauté qui font le ciel plus clair sur la terré moins triste.
Et malgré votre luxe et malgré vos appâts, malgré tout votre avoir, je ne donnerais pas le plus humble trésor de mon âme d'artiste !
La Mer, l'immense Mer, la Mer vaste et profonde, semble crier toujours à la face du ciel, son désespoir sans fin, son espoir éternel, qui disent la douleur ou le rêve du monde.
Et nul de ceux qui vont sur la terre et sur l'onde pour emplir d'infini leur pauvre cœur mortel, quand monte, nuit et jour, son inlassable appel, n'a pu savoir encor si la Mer prie ou gronde.
Vers où, vers quoi, vers qui s'élève donc sa voix? Est-ce cet hymne saint qu'on chante sous la croix, ou l'écho douloureux d'innombrables naufrages?
On l'ignore. Et toujours la Mer aux flots roulants, pleine du grand secret des choses et des Ages, semble bercer la vie et la mort dans ses flancs.
Tes vers sont là, sortis du feu de ta pensée, chargés du souffle impur d'un sadique relent, comme un fier chant d'ivresse et d'ardeur insensée, cris de gloire et de force et d'orgueil violent.
Le rêve est trop brutal qui fascine ton âme, et le vent orageux de ton désir puissant n'est, au fond, qu'un reflet de cette rouge flamme des instincts animaux qui dorment dans ton sang.
C'est l'erreur éternelle et folle de la terre qu'invoque ainsi ta voix au ton sauvage et clair, car dans tes mots stridents, se convulse et s'enserre le mensonge enivrant des fêtes de la chair.
Ton œuvre a les remous houleux de la tempête; ton verbe ténébreux a seulement chanté tout ce qu'on a d'obscur et de fou dans la tête, tant qu'on n'a pas le sens de la pure beauté.
C'est à la morne mer, à la forêt sonnante, au nuage qui gronde, à leur frisson ardent, à tout ce qui se tord, comme à tout ce qui hante les rafales de mort du brumeux occident.
C'est à celà surtout, à ces forces obscures, aux bruits universels des sombres éléments, que tu vas arracher, comme des masses dures, le splendide chaos de tes vers véhéments.
L'astre qui darde au ciel sa rayonnance altière n'a pu de son éclat illuminer ton cœur, tandis que le pouvoir des dieux de la matière a marqué ton esprit du sceau de sa laideur.
Tu ne dis rien de ce vers quoi l'âme s'élance en son vol invisible et à travers les cieux, puisque tu n'as rien su de la grande espérance qui brille sur le front des peuples douloureux.
Tu n'as dit que ton doute et ta rage de vivre, selon le goût barbare et âpre de ce temps, qui veut l'homme pareil à l'homme dur et ivre que l'on saoule de mots depuis déjà longtemps.
Tu n'as rien dit qui soit de la haute sagesse, de celle dont on fait des cœurs profonds et clairs, d'où sort de la clarté sur le monde en détresse, lorsque de la folie enténèbre les airs.
Tout de la vie immense exalte tes poèmes, mais l'on ne trouve pas dans l'éclat de leurs vers, dans les grands blocs mouvants de leurs strophes suprêmes, un peu du Dieu vivant qui meut notre univers.
A peine as-tu conçu le monde à ton image, ô poète ignorant des splendeurs de la foi, que la foule te rend son unanime hommage, car le sombre idéal de ce siècle est en toi..
Non, tu n'es point celui qui vient faire du Rêve la lumière éternelle éclairant le cerveau, puisque tu n'as pas vu dans le jour qui se lève, l'ordre mystérieux et tranquille du Beau.
Mais ceux dont les regards sont tournés vers l'aurore, d'où doit venir bientôt tout l'espoir de demain, savent qu'un autre amour, plus divin, va s'éclore dans les champs ravagés du vieux verbe humain.
Au sein de l'univers, au fond de la nature, dans les sombres secrets de la terre et du ciel, il est un grand pouvoir invisible, éternel, qui fait du genre humain son immense pâture.
C'est de sang, de douleur, de mort qu'il se sature, car le monstre inconnu, dévorant et crue], ne voit dans les splendeurs du songe universel qu'un engloutissement de chairs en pourriture.
Et l'on dit à voix basse, en frissonnant d’horreur, - que lorsque vient la Guerre – o festin destructeur ! - c'est que l'insatiable et vaste Force noire,
gouffre où les maux du monde amassent leur essaim, redemande à manger et redemande à boire, et que les dieux ont soif et que la terre a faim.
Dieu tout-puissant, ô toi qui fit de moi la Terre, chose sombre qui roule à travers l'infini, avec dégoût, je bois le sang frais que la guerre fait couler sur mon sol à la douleur uni.
Je suis toujours l'antique et douloureuse Mère. Sur mon sein déchiré tombe le dieu meurtri. Et dans l'éternité, rien que la mort amère entend monter vers toi mon sanglot et mon cri.
Ah ! Ton silence est dur.
Ne sois pas insensible,
toi qui remplit la nuit
des étoiles du ciel,
comme je donne à l'homme
et le pain et le miel.
A quoi bon le nourrir, car
sa force est terrible,
et pourquoi m'éclairer de
rayons doux et blancs,
si la boue du mal colle
encor à mes flancs?
C'est toujours eux,
toujours, les riens, les malheureux,
les humbles, les obscurs,
les pauvres de la terre,
qui versent tout le sang
de leur cœur généreux.
Les pauvres sont l'orgueil
et l'honneur de la guerre..
Pendant les temps de paix,
ils sont les ventre-creux
sur qui plane toujours
l'ombre de la misère.
Et ils ne savent pas que
le monde par eux,
par leur travail auguste
et dur, se régénère.
Ils sont partout le rude et anonyme effort qui, malgré la douleur, laa détresse, la mort, fait revivre et grandir l'âme de la patrie.
Car dans tous les combats, dans leurs sanglants remous, c'est le peuple éternel qui lui donne sa vie, c'est lui qui souffre et saigne immensément pour nous !
Le génie de l'Art pour nous avait laissé debout, sous nos grands ciels, lourds de vents et d'orages, nos monuments construits dans la ferveur des âges, témoins muets et fiers d'un glorieux Passé.
Ils étaient là, toujours, comme l'orgueil dressé d'un lointain idéal, défiant les outrages. Et ils étaient si beaux, ces grands et purs ouvrages, que la foudre du ciel sur eux n'a point passé.
Mais, maintenant, hélas ! sur le vieux sol des Flandres tout n'est plus qu'un amas de ruines et de cendres où vibraient hier encor les tours de nos beffrois..
C’est qu'au nom d'une fausse et sinistre culture le Barbare a détruit, en ces temps pleins d'effrois, ce que respectaient Dieu lui-même et la nature !
Tous ceux qui meurent pour le Droit sont les enfants de la lumière. Le monde entier aussi leur doit un peu de gloire ou de prière.
Quand on les met dans leur tombeau on voit briller la pure flamme, la flamme ardente d'un flambeau qui prend la forme de leur âme.
Car dans leur cœur ils ont porté la sainte et divine étincelle qui fait jaillir de la clarté sur la souffrance universelle.
Ils ont voulu, selon l'esprit, que la vérité soit suivie ; ils ont souffert ; ils ont écrit avec le sang clair de leur vie.
Ils ont voulu - noble
idéal ! Malgré la douleur et la haine, que tout soit juste et soit égal, parmi l'injustice humaine.
Et c'est pour ce suprême effort contre le mal d'où vient la guerre, que les enfants de fa lumière rayonnent jusque dans la mort !
Du fond de la douleur et du mal de la terre qui boit avidement le sang chaud des humains, ô beau ciel étoilé d'où tombe la lumière sur mon visage blême et sur mes pâles mains,
du fond de la détresse et de l'ombre des hommes en proie aux orgueilleux et lourds aveuglements, je te salue, Azur immense d'où nous sommes venus aux jours divins des premiers firmaments !
Toute chose qui cache encor la pure essence, les grands voiles épais du doute et de l'erreur, devant toi, feu suave en qui plus rien n'est dense, semble s'évanouir dans ta douce lueur..
Clarté, silence ardent, calme esprit de l'espace, bleue aurore d'éther dont s'enivrent mes yeux, que jamais dans les nuits ta splendeur ne s'efface puisqu'elle est le regard innombrable des dieux ;
Puisqu'elle est le reflet de leur âme lucide, et à travers lequel on perçoit la beauté, le grand rythme ineffable et la musique fluide d'un univers chantant dans son éternité !
Depuis longtemps un rêve doux et prophétique hantait obstinément l’œil clair de leurs cerveaux et il faisait vibrer dans tous les cœurs nouveaux l'espoir de jours moins durs et d'un temps moins sceptique..
Il était fait d'amour et de sagesse antique tous les peuples marchant vers des lointains plus beaux, sous les vastes rayons de ces mêmes flambeaux dont les dieux immortels gardent le feu mystique.
Et telle est la clarté nouvelle à l'horizon, que, déjà, l'on peut voir la divine raison pour toujours devenir la lumière du monde..
Mais si le rêve enfin devient réalité, c'est qu'il nous a fallu dans la douleur profonde, et par le sang des morts, comprendre sa beauté !
Combien de fois mes yeux, lassés de voir la terre qu'habite la laideur des peuples et des rois, devront-ils se lever, - encor combien de fois! - astre ardent, vers ta beauté sublime et solitaire?
Depuis que mon esprit a dit à mon corps : Vois ! mes yeux se sont ouverts pour voir dans ta lumière, je ne sais quel splendide et fascinant mystère où le silence parle en mon cœur, et dit : Crois !
mais quand viendra le jour où, derrière le voile de la pure clarté qui descend de l'étoile, je pourrai, dans le fond magique de mes yeux,
voir par mon œil divin plein des divines flammes, dans la vie éternelle où se meuvent les dieux, la secrète splendeur des mondes et des âmes?
Votre amour est un noble, un grand et pur amour où votre âme se donne à nous tous nuit et jour, ô cœur puissant rempli d'une éternelle aurore, Maître que, dans autrui, l'on retrouve et adore et qui voulez qu'un lien indestructible et fort nous unissent toujours au delà de la mort, jusqu'à l'essence même où commence la Vie. Tel vous voulez que soit le grand lien qui nous lie, et lorsque nous trouvons la divine unité, les dieux intérieurs nous parlent de bonté, avec la douce voix mystique du silence, qui nous dit d'aimer tout d'un amour pur, immense. Vous êtes la lumière, car vous êtes l'Esprit devant qui le démon de l'erreur tremble et fuit., c'est vous qu'on invoque, ô Maître, quand on s'efforce, pour unir la justice ou le Bien à la Force, puisque votre pouvoir est doux comme le Bien, et que vous donnez tout et ne reprenez rien. Nous, les petits enfants que le mal désespère, parmi tous les enfants de la petite terre, nous, les frères obscurs de frères inconnus, qui sanglotons dans l'ombre, indignes, faibles, nus, nous vous cherchons toujours en tâtonnant, ô Maître, jusques aux profondeurs divines de notre être, parce que nous savons que l'on vous trouve là, dans la réalité du vivant Au-delà, plus réel que le temps, fait du rêve des âges, ou que l'espace empli de ses pauvres mirages, parce que nous savons, dans notre intimité, que, près de vous, l'on sent, l'on voit la vérité, le mystère voilé dans tous les sanctuaires, mais qui, dedans leur cœur, se montre aux âmes claires comme un océan d'or plus pur que le soleil ! C'est dans cet infini que se fait le réveil. Quand le souffle empesté des passions humaines nous jette ses relents de vices et de haines, l'unique Dieu latent que nous portons en nous verse les parfums saints qui s'exhalent de Vous, ô fleur de Pureté qui parfumez sans cesse tous les calmes jardins de l'antique sagesse où jésus et Bouddha, en un même idéal, disent les mots sacrés qui détruisent le mal, les mots mystérieux des puissances occultes dont on fait l'hymne saint et bon de tous les cultes, et dont le monde entier, en écoutant les voix, apprend l'égalité des devoirs et des droits. Tout, l'homme et l'animal, la plus infime chose, sous votre œil fraternel doucement se repose, car vous êtes la paix suave dont le chant apaise les douleurs du bon et du méchant. Votre amour est le pur, le grand Amour des Ames, celui dont jamais ni les hommes, ni les femmes, perdus dans les torrents ténébreux de la chair, ne savent la douceur et l'enchantement clair.. Oui, votre amour, ô Maître, est bien l'Amour suprême qui s'oublie dans nous et renonce à soi-même, car, à tout ce qui vit, à ce qui naît ou meurt, vous donnez le meilleur du sang de votre Cœur !
Ton cœur s'est élevé jusqu'à l'oubli de soi, dans un amour si grand qu'il embrasse le monde, et que, par sa vertu, toute la vie abonde
vers la gloire du dieu qui
renaissait en toi.
Je te salue, ô fils de la divine Loi, qui veut que notre cœur dans tous les cœurs se fonde en une égalité fraternelle et profonde, – la même pour le gueux que pour le puissant roi !
Par la simple ferveur, par la douce sagesse, tu calmes les remous de l'humaine détresse sous cette ardente paix venant de ta bonté.
O toi, l'ami divin des bêtes et des hommes, qui perçois l'adorable et vivante unité, tu prouves à toi seul les vrais dieux que nous sommes.
Si tes lèvres encor ont le goût de la terre, et ta bouche celui de ses fruits défendus, comment peux-tu toucher aux choses du Mystère, et faire aux dieux secrets les voeux qui leur sont dus
Dans la chair, où souvent tes désirs ont mordus, se cache le poison qui dissout et altère les suprêmes pouvoirs et les devoirs ardus qui font au néophyte un corps pur et austère
Prends garde, ô toi, qui viens déjà, mais ne sais pas que nul ne peut franchir les portes d'or du Temple avec encor, aux pieds, la boue de ses pas,
sans que, soudainement, sur le seuil noir et ample, surgisse un bras puissant qu'on n'a jamais ployé, frappant toujours à mort l'imprudent, foudroyé !
Viens et franchis le seuil.. Sois prudent et sois fort. Laisse après toi tomber les lambeaux de la crainte. Ici, l'Ombre est vivante, et dans la flamme éteinte se meuvent les lueurs suaves de la Mort.
Tu trembles, tu fléchis, ô pâle néophyte ! Fixe dans ton cerveau toute ta volonté. Tu trouveras bientôt la secrète Beauté à travers les horreurs illusoires du rite.
Va. L'Epreuve t'attend. Mais si tu veux savoir ce que ne savent pas ceux qui ne peuvent voir ce qui fut, le présent, et la splendeur future,
n'espère point trouver la gloire sans combat, tandis que la douleur humaine se débat sous les flancs indomptés de la vaste Nature.
Toi que l'homme a pétri de son désir puissant, toi dont le sein reçut le poids de sa pensée, tu fais germer l'espoir des races dans ton sang, Femme, ô toi, Mère auguste, éternelle blessée !
Dès l'antique printemps où la sève fleurit, depuis que ta beauté rayonne sur le monde, les enfants de la chair et les fils de l'esprit savent l'ardent baiser qui t'a faite féconde.
Car sous leur feu viril ton flanc mystérieux, dans un tressaillement maternel, prolifique, reçoit le germe égal des êtres et des dieux.
Et la terre et le ciel, pleins du souffle érotique, mêlent, ô Femme, à leur immense volupté ton corps procréateur d'où sort l'humanité.
Les énormes soleils, les tourbillons de feu, les mondes gravitant dans l'abîme cosmique, suivent tous un chemin qu'une raison indique vers le cœur absorbant et fécondant d'un Dieu.
Le même fluide saint circule dans les choses. Et de la terre au ciel, de la vie à la mort, c'est la même clarté merveilleuse qui sort de l'immonde charogne ou de l'âme des roses.
Heureux celui qui peut voir partout resplendir le pur rayon divin qui vibre en chaque atome 1 voit dans l'univers l'omniprésent Fantôme
dont la lumière d'or est l'immense respir, et que n'atteindront point, dans leur orgueil baroque, ni le scalpel brutal, ni le vain microscope !
Tu peux venir, ô Mort ! Je t'attends. Je suis prêt. Depuis longtemps déjà j'ai sondé ton mystère. Je ne suis point de ceux pour qui la vaine terre est la seule espérance ou l'unique regret.
Car pour moi tu n'es plus le fantôme au front pâle qui sème dans la nuit la détresse et l'horreur. Tu parais à mes veux, à mon âme sans peur, la vie encor vivante après le dernier râle !
Toujours j'ai vu revivre au delà des Tombeaux l'idéal entrevu par les héros du Rêve dans les vastes splendeurs de tes mondes nouveaux.
Et je sais que par toi le pur désir s'achève dans l'immortel éclat d'une _réalité où tout se renouvelle en Sagesse et Beauté !
Après avoir longtemps erré sur, l'univers, dans l'aurore sublime et la grande nuit noire, afin que l'infini frissonne dans ses vers, le Poète a chanté la Douleur et la Gloire.
Comme un dieu descendu dans un monde étranger, enveloppé d'amour, de songe et de silence, en un rêve puissant on l'a vu se plonger. L'homme ne comprend pas son auguste présence.
Mais la voix du Poète est un hymne vivant où parle la forêt, le mont, la mer, le vent, la suprême rumeur des êtres et des choses
C'est que lorsqu'en son cœur rayonne la beauté les souffles de l'esprit lui versent leur clarté et le Verbe divin ouvre ses lèvres closes...
Terre sombre et barbare où règne la Douleur ! Dans la boue et le sang l'homme ivre et fou chancelle, et la pesante nuit, de sa lourdeur cruelle, écrase les vivants sous le poids du malheur.
Mais tandis que, toujours, l'ombre se renouvelle dans le gouffre sans fond où l'on naît, où l'on meurt, au-dessus du torrent et sa vaste clameur, plane le chant d'amour de l'Ame universelle.
O murmures sacrés de la paix d'un beau soir, suave et pur oubli dans l'azur clair d'espoir, miracle de bonté fait sur la terre immonde,
où jésus et Bouddha, doux vainqueurs de la mort, par le pouvoir divin d'un adorable effort, font entrer dans leur cœur les souffrances du monde l
Si les souffles du soir m'apportent des parfums qui viennent s'épancher dans les lueurs du monde, c'est que dans le jardin de mon âme profonde dorment les rêves purs des poètes défunts.
Ce sont tous leurs espoirs qui s'exhalent des roses, et ce sont leurs vertus que murmurent les lys, – ne sont-ce point les fleurs dont leurs chants sont remplis? – et c'est aussi leur cœur dans la bonté des choses.
Si l'ombre est pleine d'eux, c'est que sur leur tombeau les Muses ont fixé leurs rythmiques présences pour tous ces fiers amants du Vrai, du Bien, du Beau
qui, jusques en la mort, se mêlent aux essences, afin d'encor jeter les fleurs de leur esprit aux hommes malheureux qui songent dans la nuit.
Dès avant que le pied de l'homme ne foulât les plaines et les monts ; dès avant que son âme ne vint s'enténébrer dans la chair de la femme, la Pensée divine et parfaite était là !
Au temps des saintes nuits que nul regard ne sonde, quand les soleils latents des univers futurs, en silence, vibraient, invisibles et purs, l'erreur n'existait point dans le cœur clair du monde.
Et les Anges, brillants d'amour et d'unité, à l'unique splendeur de toute vérité harmonieusement accordaient leur science.
Car l'Espace d'alors, plein d'esprits glorieux, jamais n'était troublé par l'impure ignorance de l'aveugle savant et du prêtre orgueilleux.
Ceux qui l'ont entendu vibrer dans le Silence, comme un son résonnant de mystique douceur, ont compris qu'il était une lumière immense, et qui venait du fond mystérieux du cœur.
Seul, celui qui médite et qui clairement pense, et dont l'âme est ouverte au ciel comme une fleur, sait que le Mot saint peut, dans la matière dense, faire jaillir un dieu fort et révélateur.
O puissance et magie éternelles du verbe ! Les astres dans l'azur, le sol où tremble l'herbe, la vie éparse en tout, frémissent à ta voix.
Et dans son temple d'or ou sa forêt profonde, le Sage d'Orient, très secrètement, croit qu'un Mot contient la paix et la force du monde.
S'allumant au feu saint d'un sombre sanctuaire, où veille l'esprit clair d'un dieu calme et vivant, mon flambeau brûle encor aux souffles de ce vent prophétique et sacré qui passe sur la terre.
Flamme que n'éteint pas le sinistre ouragan qui ravage les nuits des temps fous et barbares, sa lumière est pareille au fixe éclat des phares dardant leur grand œil d'or sur le flot noir errant.
Mais nul autre que ceux dont la pensée est pure et pleine des reflets de la splendeur future ne pourront voir combien le feu divin est beau,
ni comment, dans l'espace, et à travers les âges, l'écho du temple d'or où brille mon flambeau fait revivre, en mon cœur, l'âme antique des Sages.
Je voudrais que ma vie entière ressemblât au déroulement clair de tes vagues, là-bas.
Je voudrais recevoir en mes pensers rebelles l'esprit du Dieu qui meut tes ondes éternelles.
Je voudrais que l'effort de mon ardent cerveau soit pareil à l'ampleur vibrante de ton eau.
Je voudrais mon désir aussi frais, aussi chaste que l'espace divin que remplit ton chant vaste.
Je voudrais que ma voix fasse vibrer les mots avec le rythme lent dont palpitent tes flots.
Je voudrais que mes yeux, pleins de rêves encore, s'emplissent de ta nuit, ton soir et ton aurore.
Je voudrais qu'à jamais au ciel de ma raison s'ouvre la majesté de ton large horizon.
Je voudrais que se mêle à mon pieux silence le profond inconnu de ton mystère immense.
Je voudrais que mon art, par l'idéal hanté, reflète ta grandeur et ta sublimité.
Je voudrais qu'en mon corps ta puissance s'amasse, sans que jamais sa chair ne faiblisse ou se lasse.
Je voudrais que mon âme, en proie au mal du moi, à l'infini, ô Mer, s'unisse comme toi.
Et je voudrais qu'en toi mon cœur total se fonde, afin que mon amour déborde sur le monde.
Les prêtres d'Eleusis, plus sages que nos prêtres, qui placent leur Dieu vain hors de notre univers, chantaient le grand Amour des choses dans leurs vers, car le rite mêlait la nature et les êtres.
Pour eux, la terre est femme et, comme elle, a des flancs. Et le soleil, dieu mâle et flamboyant du inonde, éternellement l'aime et toujours la féconde sous le grand souffle chaud de ses baisers brûlants.
Et tout ce qui naît d'elle et qui naît de la femme, et que ce soit du sol ou de l'humaine chair, semblait avoir, pour eux, une seule et même âme.
Les hommes de l'Hellade ainsi, dans un éclair, comprenaient tout à coup l'universel mystère dans la maternité muette de la terre.
Honore ton mari, le mâle et bon soutien, toi, l'épouse au cœur faible et à la chair féconde. Que ton fidèle amour, charme et santé du monde, à ton calme foyer l'attache comme un lien.
L'homme est un dieu viril que rend heureux un riens La femme qui sourit, l'enfant à tête blonde est tout ce qui lui faut. Et lorsque sa voix gronde, c'est que son âme simple et forte veut leur bien.
Femme, honore-le, puisqu'il t'a faite mère, et qu'en ton sein, semblable au sein qui l'a porté, il a mis de la vie et de l'humanité,.
Et s'il meurt avant toi, reste sa veuve austère ; que nul autre jamais ne remplace en ce deuil celui que tu fis père et qui fut ton orgueil.
L'homme, ce dieu caché dans un peu de matière, cette âme descendue aux égouts de la chair, porte en lui, dans son cœur, le plus divin éclair. C'est hors de lui qu'en vain il cherche la lumière.
Le poète surtout, en ce monde inégal, où son chant va se perdre au fond des nuits funèbres, sait que l'homme, souvent, a le goût des ténèbres, et mérite le nom de tueur d'idéal.
Dans cet obscur combat où triomphent les glaives, l'on met partout de l'ombre et du sang sur les rêves, sans trop s'apercevoir du grand mal que l'on fait.
Mais le tueur, vautré dans la fange qu'il aime, un jour; finit par voir, de son œil stupéfait, qu'en tuant l'idéal, il se tue lui-même !
L'homme ne connaît pas son pauvre frère, l'homme. Et l'un pour l'autre ils sont restés des inconnus. L'on dirait que leurs yeux ne se sont jamais vus, tant ils sont ignorants d'eux-mêmes, tous, en somme
Malgré leur rude orgueil, ils sont des ingénus. C'est par le Moi trompeur qu'ils veulent qu'on, les nomme. Et, jusques à la mort, ils se regardent comme des étrangers lointains en ce monde venus !
Mais s'ils pouvaient un jour entrevoir et connaître l'identique splendeur qui relie leur être, s'ils pouvaient, tout à coup, voir au fond de leur cœur
cette même clarté d'aube spirituelle qui porte l'amour pur de nos âmes en elle, les hommes auraient vus, en eux tous, le Bonheur !
Vous que l'on ne voit pas et qu'on ne peut entendre, vous que nous appelons, en frissonnant, les Morts, moi, je vous sens, Esprits, dans l'ombre bleue et tendre, quoique vous n'êtes plus que des âmes sans corps.
Ceux qui vont vous pleurer dans les froids cimetières ne savent pas, d'ailleurs, que vous n'êtes point là, et que vos âmes sont des mouvantes lumières parcourant librement l'invisible Au-delà.
Au fond, rien ne nous change, et rien ne nous sépare vous êtes des vivants dont les pleurs se sont tus ; nous sommes des esprits de chair encor vêtus.
Mais, aveugles et sourds, la crainte nous égare ; nous nous signons de peur devant le trépassé, et nous vous évoquons dans un frisson glacé !
Visage de la femme où frémit le baiser, beaux yeux dont les regards sont comme une caresse, en vous l'on voit souvent doucement se poser, tantôt le rêve heureux et tantôt la tristesse.
Seins frais où l'homme las aime de reposer son front lourd et chargé d'une brûlante ivresse, l'amour et la douleur sur vous viennent causer, quand l'un nous fait aimer, ou que l'autre nous blesse.
Bras tendres et berceurs, doux à ceux de l'amant, l'homme le plus saint se transforme en dément quand, dans l'ombre, il subit le frisson de vos fluides.
Et lorsque les deux corps ont mêlés leurs deux chairs, il ne reste plus rien que des yeux pleins d'éclairs, et deux cœurs dévorants, et deux bouches avides
Si ton âme vibrait comme une harpe d'or sous les souffles sacrés de ton Ame divine, l'hymne s'élèverait, bien plus sublime encor que le chant éternel de la vague marine,
Les esprits et les dieux que l'on sent ou devine, les anges dont l'extase est le rythme du corps, en une merveilleuse et mystique sourdine, viendraient mêler leur voix suave à tes accords.
Tu pourrais, grâce au don que nul autre surpasse, faire entendre et sentir le grand fluide vital comme les purs échos de ce monde idéal..
Car ton verbe, ô poète, attire dans l'espace, océan plus sonore et vivant que la mer, la force et la splendeur qui vibrent dans l'éther.
Dessine et peint, ô pauvre et malheureux artiste, pour que sous le crayon ou le léger pinceau apparaissent le rêve ardent de ton cerveau, ou l'âpre vision dont ton âme s'attriste.
Sculpte le marbre dur où l'image persiste dans le vaste palais et sur le froid tombeau, et fais que, par ton Art, le monde soit plus beau, pour qu'une vaine gloire à ta mort, seule, assiste.
Ouvrier précieux, créateur de beauté, prolétaire divin, ô sublime exploité, devant ton pur labeur la foule s'extasie !
Mais tandis qu'on te laisse avoir faim, toi, vivant, dès que tu meurs, on voit, suprême hypocrisie, comment, sur le marché, ton génie se vend !
Salut à toi, salut, essence de mon être, je sens en moi le dieu d'éternité renaître ! Par toi je suis esprit et je suis immortel, et je me sens vivant à travers l'éternel. Dans le sang de la chair, quand sommeille la bête, l'angélique beauté de l'âme se réflète comme un ciel sidéral en un cloaque obscur. Mon âme est à la fois passé, présent, futur. Tout est en l'âme, l'âme est en tout, car en elle, passe le grand frisson de l'âme universelle. Au dessus de la vie, au delà du trépas, dans le rayonnement où l'ombre ne vient pas, on se reconnaît mieux en face de soi-même, avec ce que l'on croit, avec ce que l'on aime. je me sens un visage ébloui de beauté fait de l'auguste oubli de ce que j'eusse été, si j'avais effacé, d'une main lourde et noire, les divines splendeurs qui sont dans ma mémoire. Tout au fond de moi-même s'ouvre un autre univers, j'entends son souffle pur palpiter à travers l'harmonieux accord du murmure des anges pénétrant de leur vol les astres et les fanges et faisant, pleins d'Amour, de Paix et de Bonheur, tous leur rythmes divins s'accorder dans mon cœur. O joie ! O grâce ! O toi, Voix qui chante et qui pense O Verbe dont les mots sont faits du grand silence où l'homme intérieur entend l'écho sacré, je renais, je revis, je suis régénéré dans l'influx immanent de ta force idéale C'est l'heure, l'heure en moi, lucide et aurorale, l'heure claire qui sonne en ce destin béni,
où je me vois, selon la
loi de l'infini, monter l'escalier d'or de la pure lumière sur l'effluve de feu d'une ardente prière, tel un fluide élément par lui-même aimanté, atôme qui se perd dans la Divinité.
O toi, Seigneur, qui fait toutes choses nouvelles, qui transforme en beauté la plus sombre laideur, quand on lève vers toi ses yeux avec ardeur, seul, tu sais les remplir de clartés éternelles.
Car toi seul a le don de changer en splendeur et la vie et la mort, et de rendre si belles les âmes sans orgueil qui reçoivent en elles un peu de tout l'amour rayonnant de ton cœur
Un peu de cet amour, c'est tout l'espoir du monde ; c'est l'aurore venant chasser la nuit profonde, puisqu'il est le grand souffle adorable de Dieu.
Seigneur, dans le fond noir de la douleur immense, abîme plein des cris des désirs monstrueux, seul, tu peux faire entrer la paix et le silence !
Accueille-moi, forêt, dans ton âme profonde, loin des bruits haletants et belliqueux du monde. Toi seule est fraternelle à l'homme au cœur meurtri par la foule en fureur dont il entend le cri. Toi seule sait comprendre en ton vaste silence le poète qui rêve et le sage qui pense, parce que dans le fond de ta tranquillité la nature éternelle, en sa grave bonté, peut mieux ouvrir son cœur à la douleur humaine. Reçois-moi dans ton sein, forêt, vierge de haine ; que les grands bras ouverts de tes arbres géants m'enveloppent de paix sous leurs ciels ondoyants, où le vol des oiseaux heureux et pacifiques, comme le souffle ami de présences mystiques, passe, plein de candeur, dans un éclair sacré. Je viens vers toi, forêt, pour vivre séparé de tout ce qui retient les âmes à la chose, afin que, sans désir, ma pensée se pose, silencieusement, dans ta sérénité. N'es-tu point le vrai temple où la divinité qui dort au fond du cœur de l'homme se révèle, et où l'on sent venir, en un bruissement d'aile, cet invisible essaim des esprits éternels remplissant les grands bois de frissons fraternels, et d'on ne sait pas quels profonds et doux murmures pareils au chant lointain des sagesses futures? Je les viens écouter parmi tes frondaisons, lassé de la rumeur vaine des horizons, J'ai fui tous ces lointains mensonges de la terre, où l'aube est décevante et fausse la lumière. J'aime mieux écouter sur ton sein amical la source au flot caché, limpide et virginal, qu'on entend ruisseler comme une voix de fée, comme un écho plaintif du grand rêve d'Orphée, âme divine et douce, et trouvant dans les bois l'enchantement divin qu'on cherchait autrefois. O! de quelle grandeur se vêt ta solitude, forêt mystérieuse où l'âme se dénude, et où l'on peut mieux voir, dans le clair inconnu, le dieu que l'on cherchait et qu'on est devenu, lorsque dans la douceur de ton calme on pénètre, et qu'on sent et qu'on voit le secret de son être ! A tous les écouteurs du vivant Au delà, c'est ici que la Voix du Silence parla, leur ouvrant le grand cœur vibrant de la nature tout rempli de l'éclat de la splendeur future dans sa totale et pure et divine unité où vit la vie immense en sa fraternité, car c'est enfin pourquoi, dans ton bruissant mystère, tu me reçois, forêt vivante, comme un frère !
Par delà les vapeurs des grandes villes, lasses de tout le vieil effort de multiples labeurs, les grands horizons bleus rêvent dans leurs espaces le même rêve ardent que celui des penseurs.
Là-bas, où les lointains forment leurs fluides masses, sous le voile enchanté des mystiques lueurs, il semble que l'on voit apparaître les traces de ce monde futur qui se forme en nos cœurs.
Au loin, vers l'infini, des visions nouvelles, pleines du reflet pur d'autres réalités, nous montrent vaguement leurs suprêmes beautés,
nous laissant entrevoir, du fond de nos prunelles, le chemin lumineux par lequel doit venir le dieu que l'on attend au seuil de l'avenir !
Ecris, parle ! Répand le message nouveau. Va partout annoncer que l'heure sainte est proche, et fais ta voix semblable au son clair de la cloche, à celle du lion, ou du chant de l'oiseau.
Crie ou chante, qu'importe ! Il faut que le silence de la tranquille aurore et de la triste nuit, lui.-même sache tout ce qui doit être dit de ce qui va venir de divin et d'immense
Par les villes, les champs, la rue ou le chemin, partout où bat le cœur anxieux de la terre, que ton verbe d'amour soulage la misère!
Car alors l'on saura que ce qui vient demain est un si grand pouvoir qu'il dépasse nos rêves, et qu'il saura briser nos chaînes et nos glaives !
Vous qui devez venir, Seigneur, comme aux temps sombres
où la terre disait : «
dent pour dent, œil pour œil », pour chasser de nos cœurs l'impur amas des ombres, de la croyance aveugle et de l'aveugle orgueil,
Vous dont les claires mains sont pleines de lumières et qui donnez à tous le pain essentiel, ' venez encor, Seigneur, jeter sur nos misères le merveilleux manteau de votre immense Ciel !
Nous savons quelle paix nous transforme et nous change, lorsque vos pas divins passent dans notre fange, et font jaillir en nous un dieu suave et fort;
nous savons quel amour rayonne dans votre âme pour les tristes enfants de ce vieux monde infâme qui préparent pour vous et l'outrage et la mort.
Vous qui devez venir, qui reviendrez au monde, et qui serez un jour l'autre humanité vous, les vivants nouveaux après avoir été ceux que la mort plongea dans l'essence profonde ;
vous tous qui renaîtrez par l'ordre et la beauté, pour vouloir que l'Esprit immortel vous féconde, et pour que, simplement, se prépare et se fonde un règne fait d'Amour et de Fraternité,
ô vous, semeurs divins des idées nouvelles, dans l'auguste avenir, l'aube des temps meilleurs attend vos corps plus beaux et vos âmes plus belles,
et le Christ rayonnant brillera dans vos cœurs, comme un soleil parmi la rosée dans l'herbe, – et vous serez la chair et le sang de son Verbe !
Si des brouillards sanglants nous cachent ton Visage, nous empêchant de voir sa divine beauté, quelques élus déjà, par leur lucidité, savent que tu viendras, porteur du grand Message.
Si des pouvoirs mauvais maintiennent l'esclavage, et lancent contre nous leur orgueil irrité, nous savons que les lois de la fraternité te font venir, Seigneur, sûrement, d'âge en âge.
Rien ne peut faire obstacle à ton Avènement. Ta grande Ame surgit lorsque vient le moment. Et alors, devant tous, ta splendeur se dévoile.
Mais nous qui t'attendons, comme c'était écrit, dès maintenant voyons resplendir, en esprit, sur la douleur du monde angoissé, ton Etoile !
O Toi qui vins jadis pour parler de bonté aux hommes d'ici-bas dont le cœur est de pierre, Toi qui versas ton sang pour le monde irrité, reviens encor, Seigneur d'amour et de lumière !
Les peuples d'aujourd'hui, dans leur rouge misère, ont besoin du secours de ta divinité. Vois, la foule, à tes pieds, se tord et désespère, cherchant péniblement l'apaisante unité !
Reviens pour apaiser ce flot immense d'âmes qui s'en vont dans la nuit à grands pas chancelants, à travers le chaos de leurs rêves sanglants !
Entends l'appel brûlant et pur comme des flammes qui montent de la terre et embrasent ton cœur, Toi, Maître de la vie et de la mort, Seigneur !
Le lys frêle qui s'ouvre aux clartés du matin, la belle étoile d'or où brille le destin, l'un offrant le parfum de sa blanche présence, l'autre le pur rayon de son divin silence comme un hymne muet à des dieux inconnus, savent peut-être aussi que les temps sont venus? Ils semblent, comme moi, dans leur âme secrète, savoir qu'une grande Ame est vivante et est prête venir de nouveau répandre son Amour dans le flux éternel de la nuit et du jour, afin d'en pénétrer le rêve obscur des hommes. C'est bien là l'heure grave et suprême où nous sommes. Le sais-tu, toi, passant, toi, mon frère en douleur, ce que savent déjà l'astre d'or et la fleur? Ecoute aussi passer dans la calme nature le mystique frisson, le suave murmure venant des hauts lointains du monde oriental, là-bas, dans l'lle Blanche, l'Ile de l'Idéal, où, selon la promesse, infaillible et sacrée, la Venue du Christ futur est préparée. Car c'est de ce côté, c'est encore de là, du fond mystérieux du grand Himalaya, qu'Il va venir bientôt pour inonder la terre avec tout ce qu'Il a de force et de lumière, de divine sagesse et de pure beauté, afin d'en éblouir toute l'humanité. Et tu pourras le voir, tel que l'on nous l'annonce, donnant à nos appels la sublime réponse que le Roi des rois seul aux peuples peut donner la parole de paix qui fait tout pardonner, le mot puissant et doux dont la force est profonde, car la Fraternité doit règner sur le monde !
L'aube des temps nouveaux sort de la nuit profonde ! Il va venir bientôt Celui qu'on n'attend pas. Tout ce qui dort s'éveille au rythme de ses pas, dans l'immense douleur et dans l'espoir du monde.
Et puis, lorsqu'Il viendra du fond de l'horizon, le Visage éclairé d'espérances nouvelles, la terre frémira sous les fleurs du gazon, les âmes deviendront plus douces et plus belles.
Car dans Son vaste Cœur plein de nos pauvres cœurs est un ardent soleil d'amour et de clémence, et la pure clarté de ses rayons vainqueurs fait germer doucement la divine semence.
Et allant et venant vers les peuples troublés qu'emportait le vent fou des luttes et des haines, le Seigneur passera sur nos monts, dans nos plaines, comme le grand frisson pacifique des blés.
Dans les roses splendeurs de la vibrante aurore, dans l'éclat du midi, dans la pourpre des soirs, dans l'azur étoilé des nuits, fluides miroirs, et dans bien des milliers d'autres choses encore,
partout où la beauté du monde resplendit, clans la forêt, la mer, sur les monts, dans la plaine, Toi devant qui s'abat toute grandeur humaine, vois comme un reflet de ton immense Esprit.
Et tu viens, ô Seigneur ! Déjà l'or fin des franges de ta robe scintille et tinte en se mouvant, car l'on entend, du fond du silence fervent, venir tes pas plus doux que le souffle des anges.
Et l'on entend des mots nouveaux et inconnus former dans la clarté ce merveilleux message que viennent accueillir le mystique et le sage, qui savent que les temps des dieux sont revenus.
Puisque nos âmes sont dans la divine attente, que le vieux monde est las de tourner dans l'erreur, nous savons que tu dois revenir, ô Seigneur, pour que l'humanité te revoie et te sente.
Il faut que de ses doigts elle puisse toucher encor tes pieds divins et tes mains adorables, et que les cœurs durcis, et tous les misérables, reçoivent ta lumière en te voyant marcher...
C'est quand tu viens changer des siècles de souffrances où sont ensevelis les temples de la foi, qu'alors, selon le sens d'une éternelle loi, vers des siècles plus beaux, doucement, tu t'avances.
Car la force et l'amour de ton cœur sont si purs, que malgré les blocs noirs où la haine se presse, l'on peut voir rayonner ton immense Sagesse comme un soleil levant sur les peuples futurs!
Maître, toi dont mes yeux cherchent la pure Image à travers les brouillards de leur impureté, laisse venir vers moi la puissante bonté dont la grave douceur fait briller ton visage !
Laisse tomber sur moi ton regard qui soulage, et où tout l'au-delà se trouve réflété, pour que je sache mieux, dans leur lucidité, ce que savent tes yeux de prophète et de mage!
Laisse-moi deviner ce que savent tes yeux, miroirs révélateurs du grand secret des dieux, et pleins de la beauté des mystères du monde !
Car pour qu'un jour je sois ton disciple vainqueur, je devrai ressentir, dans ma douleur profonde, l'universel Amour dont déborde ton cœur.
De quel autre splendeur, invisible et sacrée, de quel ardent abîme, ou de quel empyrée, dans l'espace nocturne et pâle où tout s'est tu, ô souffle lumineux de cette nuit viens-tu? Ce n'est point d'un soleil, astre aux rayons de flamme qui brûlent notre sang et énervent notre âme, que peut venir la fluide et mystique clarté dont le silence même adore la beauté. On ne sait pas si c'est encor de la lumière, cette émanation qui semble une prière exhalée à travers l'azur et l'infini, pour que le sombre monde en soit comme béni. On dirait un reflet de divine pensée, vers la terre en sommeil, doucement dispersée, comme si quelque chose à nous tous annonçait ce que l'inconnu seul en son mystère sait. Mais toi, l'obscur, le fou, ridicule poète, en qui bat le cœur pur de l'antique prophète, toi qui comprends le sens caché de l'univers, dis-nous, dans la musique ardente de tes vers, d'où vient cette lueur douce et surnaturelle qui porte tant d'amour et tant d'espoir en elle Aucune aube jamais, aucun beau soir d'été, n'ont pu mettre en notre âme autant de pureté. Jadis, peut-être, au temps de la Judée sainte, lorsque le peuple aussi, dans l'espoir et la crainte, attendait un suprême et triomphant Sauveur, les mages, dans la nuit, ont vu cette lueur qui nous vient d'au delà des sphères des étoiles, du fond de cette essence où, sans formes, sans voiles, rien jamais ne commence et rien jamais périt, dans l'immortel Amour et l'éternel Esprit, car c'est de là qu'émane, en sa claire influence, Celui dont on attend la future présence.
Pourquoi faut-il, mon Dieu, que ma passive chair où la beauté du monde a mis sa douce empreinte, doive subir toujours le désir et l'étreinte?
Pourquoi mon tendre corps, au ton si frais et clair, et qu'habite le souffle éthéré de mon âme, doit-il se laisser choir sous le baiser infâme?
Est-ce toi qui m'a fait l'étrange et dur destin d'être belle selon ta volonté divine, afin de mieux capter la bête masculine?
Pourquoi suis-je toujours la proie de l'instinct, depuis que l'homme a vu la forme de mon être et que sa chair de feu dedans ma chair pénètre?
Est-ce donc seulement dans le charnel amour, dans les bras frémissants et ardents de la brute, que la femme a besoin de ressentir sa chute?
Mon Dieu, Dieu d'Amour, vous qui m'avez mise au jour pour être douce et bonne et pleine de tendresse, et garder pour l'Enfant la plus pure caresse,
faites que lorsque j'aime et que je fuis le mal, et qu'un rêve charmant me console et m'enchante, je n'éprouve, la nuit, la secrète épouvante
de sentir que le dieu devient un animal, et qu'en mon lit se forme un enivrant abîme où l'on a fait de moi l'éternelle victime
Faites enfin, mon Dieu, puisqu'il en est ainsi, puisque ma destinée est là, flagrante et sûre, que je n'éprouve en vain la brûlante morsure,
et qu'un jour, au matin, quand le ciel s'éclaircit, je sente au moins le pur et nuptial mystère dans mes flancs douloureux de martyre et de mère !
« Mon âme est triste, ainsi que la tienne, ô tombeau ! » Le même souffle froid de la mort nous enlace » comme un sombre courant de tristesse et de glace. » Le Néant est, pour nous, l'idéal le plus beau
» La pensée qui vient du fond de mon cerveau » n'est pas autre d'ailleurs que ta pierre, où s'efface, » dans l'oubli ténébreux, le nom de qui trépasse. » Et ta dalle et mon cœur sont au même niveau
» Poussières au hasard par le vent dispersées » dans le grand vide noir d'une éternelle nuit, » tout ce qui vit, ô Mort, en toi s'évanouit...
» Mais je sens en moi-même, en mes mornes pensées, » que quelque chose est faux et quelque chose ment » dans ce terrible et triste et noir enseignement ! »
Toi qui sais que la mort n'a plus rien de réel ; qu'elle est une funèbre et trompeuse apparence, révèle son secret, Maître de la souffrance, triomphateur des sens, ô Voyant immortel !
Viens redire au passant, sous la voûte du ciel, que tu vois du tombeau la claire transparence; que le râle est la sûre et bonne délivrance de l'âme qui s'enfuit du doute universel.
Car il faut, qu'au surplus, tu lui fasses connaître la suprême splendeur dont se grise son être, lorsqu'il passe de l'ombre à l'immortalité.
Il doit savoir, enfin, qu'il est vivant en elle, et doit cesser de voir, d'un œil épouvanté, le clair déroulement de la vie éternelle.
Je sais un monument de triomphe et de gloire, là-bas, au loin, bâti dans la vieille cité, en souvenir du Droit et de la Liberté, ces lutteurs éternels dont s'honore l'Histoire.
Sur le fronton jauni, dans le marbre sculpté, nous pouvons voir surgir la forme évocatoire, qui fixe pour toujours au fond de la mémoire le grand conflit de l'homme avec la Vérité.
Mais quand tombe le soir et que vient le silence, et que plane sur lui l'ombre des panthéons, on dirait, ô stupeur, que le monument pense.
Et il me semble, à moi, qu'il prononce des Noms, et que, très gravement, un dieu caché murmure dans son inébranlable et vaste Architecture.
Malheur à ceux qui font de la laideur un culte. L'ombre du vieux Satan plane et tombe sur eux. Se délecter du Laid est le crime des yeux ; c'est pour le vil péché que l'âme alors exulte.
L'artiste' de nos jours, soit le jeune ou l'adulte, profane le grand don eurythmique des dieux ; chaque fois qu'il déforme, en son art ténébreux, à la sainte Beauté son œuvre est une insulte.
Tous les déformateurs, violateurs du Beau, portent, dans le fond mou de leur obscur cerveau, la tare qui les fait dans le mal se complaire.
Et, hissés sur le bord d'un impur piédestal, l'on voit ces possédés de l'infâme idéal baiser le muffle affreux du vieux Bouc populaire !
Le vent de la forêt et celui de la mer, qui vient des profondeurs du temps et de l'espace, qu'est-ce donc? Il n'est qu'une illusion qui passe, homme aux rêves étroits dans un siècle de fer.
Mais notre globe au fond de l'insondable éther, dans sa petite et morne et tournante surface, n'est qu'un atome qui jamais ne se déplace, et que mesure en vain le savant pâle et fier.
Et les milliards nombreux de siècles qu'il calcule, les distances sans fin des mondes dans les cieux, tout cela, ce n'est rien, et sans cesse recule...
Nous comparons toujours par l'erreur de nos yeux et l'espace et le temps dans leur gloire inconnue, au petit vol d'oiseau qui traverse la nue !
Tandis qu'un soleil d'or ruisselle à l'horizon, lumière en liberté pleine de pure ivresse, du fond silencieux et froid de la prison s'élève le chant, noir de l'humaine détresse.
C'est une triste voix, que la douleur oppresse, et de quelqu'un qui perd l'espoir ou la raison, mais qui cherche à s'enfuir de l'immense tristesse, au delà des parois de la sombre cloison.
Ainsi, dans la nuit lourde où sans cesse elle aspire, captive lamentable et en proie au délire, notre âme jette un cri dans sa prison de chair.
Elle aussi souffle ardent qui gémit et qui vibre, sent en elle monter, comme un suprême éclair, le désir impuissant d'être un dieu fier et libre !
Avec un peu de terre et un peu de soleil, un peu de chaleur et de poussière humide, par le mystère étrange et du plein et du vide, de la graine a surgi le blé mur et vermeil !
Au printemps, à l'été, après le long sommeil du ténébreux hiver au sein dur et aride, l'on peut voir tout à coup, comme en un clair réveil, apparaître au jardin une flore splendide !
Ainsi, depuis toujours, de ce pauvre sol noir, les hommes étonnés, sous leurs yeux, ont pu voir jaillir vers la clarté la rose aromatique.
Mais nul encor n'a dit où son oeil enchanté a pu voir le secret de sa splendeur physique, car nul ne sait d'ailleurs d'où nous vient sa beauté.
Je la revois avec les yeux de mon enfance, la vieille cité calme et triste où je suis né. Je m'y revois encore, enfant prédestiné aux émois douloureux du rêve et du silence.
Je la revois avec mon cœur naïf et fier. Des souvenirs dolents passent dans ma mémoire. Je suis le héros vain d'une candide histoire, où mon passé revit, comme si c'était hier.
Et voici le taudis de la maison natale ! Entre ses murs de chaux monta le premier cri des souffrances que sont ma chair et mon esprit.
Et depuis l'heure où vint ma naissance fatale, je sens que reste en moi, - l'homme par l'Art hanté - l'enfant pauvre et obscur que j'ai toujours été.
Malheur aux fronts penchés dont les pâles lauriers ne s'empourprent jamais aux flammes du courage, et qui n'écoutent pas, lorsque le mal fait rage, la muse au cœur loyal, mère des chants guerriers!
S'ils restent sourds au cri de nos peuples en lutte, aux saintes voix du sang de leur race aux abois, c'est qu'ils sont ni latins, ni celtes, ni gaulois, et que leur âme est molle au poing dur de la Brute.
C'est qu'ils ne savent pas que le bruit de la mer est semblable aux clameurs des vagues de la foule, et que son flot vivant glorieusement roule l'antique et vaste écho d'un chant puissant et fier.
Et c'est lui qui nous dit, en son langage acerbe, qu'aux vents haineux sifflant sur les ondes du Rhin, nous devons opposer, avec un son. d'airain, le chant des dieux qui vient des flancs mêmes du verbe.
Il est le rythme fort de l'âme se cabrant, du geste altier qui tend tous les muscles du torse, et souffle dans les bras une divine force, faisant du corps de l'homme un bouclier vibrant.
Car songe que, là-bas, les vaincus, les coupables, aiguisent chaque jour leurs instincts irrités, puisque, du fond grouillant de leurs sombres cités, tous, ils lèvent vers nous des poings inexorables. _
Non, ce n'est point la paix avec son clair flambeau que l'on croit voir surgir de la horde germaine, mais un torrent nouveau de folie et de haine vers tout ce qui rend juste et tout ce qui rend beau.
Ils reviendront avec le même orgueil féroce, leur pas lourd poursuivra le même but fatal, pour mieux détruire encor notre vieux sol natal, à grand coups de canon et à grands coups de crosse.
Ils reviendront un jour, car un dieu sombre, Thor, qui trône vilement dans la brume sanglante de ses vastes charniers, inspire encore et hante les cerveaux froids et durs de ses tribus du Nord.
Mais toi, nourri du miel de la splendeur latine, toi, dont l'âme s'abreuve à l'âme du soleil, fils' de la raison claire et du rêve vermeil unissant l'énergie à la bonté divine,
sois le gardien sacré, le voyant, le veilleur ; celui dont le devoir s'exalte et s'équilibre dans l'espace idéal où la pensée est libre, où plane le désir d'être grand, mais meilleur.
Chante donc, ô poète, en des strophes épiques, comme on chantait jadis le culte des héros, la gloire des soldats, car le nuage est gros, là-bas, à l'horizon des plaines teutoniques.
Que tes vers pleins de flamme, et d'un souffle plus fort qu'aux jours mielleux et faux où s'écoulait la vie, clament que le barbare est toujours plein d'envie et qu'il nous faut tenir, droits et fiers, dans l'Effort.
Fais que ta voix vibrante au grand rythme sonore soit l'éveil du lion quand le danger s'accroit, et soit l'appel viril à la beauté du droit, tel un buccin sonnant dans les feux de l'aurore.
Chante, ou prie, en plaçant sur l'autel du foyer la tendre fleur qu'on mêle aux lueurs de la flamme, et sur son marbre mets, droit, pur comme ton âme, le vieux glaive d'acier que nul ne peut ployer.
Grave des mots divins sur la pierre du socle où la statue évoque un glorieux devoir, pour dire au citoyen les mots qu'il doit savoir, comme au temps où chantait le poète Sophocle.
Ne chante pas l'oubli, mais le noir souvenir de l'heure où le vol fou du grand aigle rapace réveilla, d'un seul bond, l'honneur de notre race. Ne chante pas l'oubli. L'heure peut revenir !
Accorde les accents de l'hymne à la Patrie, à l'immense douleur des mères à genoux, au grand sanglot qui sort de la terre meurtrie, afin qu'aux jours futurs on nous trouve debout.
Oui, debout, le front haut, face aux horreurs prochaines, comme hier et toujours, comme aux temps des aïeux, et tenant, ferme et droit, sous la voûte des cieux, le faisceau triomphal des libertés humaines
Va méditer, Poète au rêve pâlissant, sur l'exemple muet de ces tombeaux tragiques où dorment les soldats inconnus, énergiques, qui, pour nous, ont donné leur amour et leur sang.
Ils t'apprendront le sens des paroles suprêmes, et dans le souffle pur de ces voix d'au-délà, comprends que le danger immense est toujours là, aussi longtemps que les idoles sont les mêmes.
Si longtemps que leur lois sont de bronze et de fer, que d'astuce et d'orgueil sont faites leurs pensées, que toutes les fureurs restent pour eux sacrées, que leur cœur se dessèche aux brasiers de l'enfer,
aussi longtemps qu'il faut dire à ce peuple avide, dont le vouloir s'éclaire aux torches de la mort, qu'on doit être le juste avant d'être le fort, que notre oeil reste ouvert, et notre bras solide !
Car nous sommes ceux-là dont c'est le fier destin, d'être ceux dont l'espoir sur le vouloir se fonde, et d'avoir à garder, par le glaive latin, dans la splendeur du Droit, tout l'avenir du monde !
O « Fils de l'Homme », ô « Fils de Dieu», que rien n'arrête, et devant qui faiblit le rêve le plus beau, Toi, qu'on appellera le vil et faux prophète, le sombre anti-messie ou l'anti-christ nouveau !
Quand tu seras parmi les peuples en détresse, par ton immense amour à, l'immense douleur, tu calmeras le cri de révolte et le pleur ; tu donneras ton cœur aux âmes qu'on oppresse.
Ceux qui t'ignoreront, ceux qui te nieront jusqu'au jour où ta voix suave et sainte et grave, fera, malgré tout, se lever vers toi le front du roi le plus puissant et du plus pauvre esclave ;
Ceux qui ne savent pas que ta splendeur revient du fond rénovateur de l'éternel mystère, illuminer encor les routes de la terre, sauront que le flambeau du monde t'appartient ;
Ceux que le dogme obscur-empêche de comprendre, et qui ne savent pas que tu vas revenir, alors, verront, dans ton regard divin et tendre, croitre et darder l'espoir vivant de l'avenir...
Et quand ils auront vu les foules accourues des quatre coins du monde au fond de leur cité, ils croiront tout à coup, au milieux de ses rues, se trouver face à face avec la Vérité !
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